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CIEL INTERIEUR de Jean-Paul Fargier // Autour de Geneviève MORGAN
Deux beaux textes de la Revue "FUSEES" Déploiement intellectuel et flamboyante exploration du Cosmos
mercredi 14 septembre 2016
par Administrateur- tiphaine

CIEL INTERIEUR

Jean-Paul Fargier

Couchés dans le ciel, avec la lune pour témoin... Nous le sommes tous. Ensemble mais séparément, chacun pour soi. Les uns à côté des autres, à des distances infimes et pourtant énormes, au sens strict : astronomiques. Impossible qu’il en soit autrement : nous ne sommes nés, dans ce point de l’univers nommé Terre, ni à la même seconde ni dans le même lieu. Au moment de notre naissance, la voûte céleste nous assigne une place unique dans le mouvement des astres et des planètes et, où que nos pas nous portent, nous perdent, nous serons jusqu’à notre mort inclus dans ce grand mouvement horloger. Poussière parmi les galaxies. Poussière consciente mais obéissant aux mêmes ordres, aux mêmes rythmes. Nos battements de coeur cadencés par la course du temps universel, coule dans nos veines le ciel infini.

C’est ce ciel que peint Geneviève Morgan. Ses tableaux représentent une parcelle de l’univers à un moment précis - parcelle captée, lue, déchiffrée d’un endroit particulier de la Terre. Hémisphère Nord, hémisphère Sud : deux scènes ; il faut choisir où l’on veut aller au théâtre. Et quel jour, quelle nuit, quel mois de quelle année : le programme change souvent, on ne joue pas la même pièce à perpétuité. Geneviève feuillette son Cosmoscope et choisit. Elle assiste au spectacle et nous restitue sa vision. Ainsi chacune de ses toiles, qui se présentent à première vue comme un fourmillement d’étoiles indistinct se révèle un instantané quand on s’en approche.

L’instantané intime de quelqu’un qui a creusé sa place, son chemin, dans cette géographie stellaire. Rien à voir avec une projection scientifique, d’utilité publique, éditée en série par tel ou tel Institut d’Astronomie, où nulle place n’est prévue, ni même concevable, ni pour ceux qui la signent ni pour ceux qui la consultent. Au contraire, les tableaux d’étoiles de Geneviève Morgan n’appellent d’usage que personnel. D’un côté comme de l’autre, ils ressortissent du domaine privé. Pour celle qui les a conçus comme pour ceux qui les envisagent dans un face à face d’oeuvre(s) à spectateur(s), ces tableaux ne se justifient qu’à titre subjectif. Tout exacts qu’ils soient.

Quand on entre dans les détails de ces compositions, en interrogeant leur maître d’oeuvre, c’est d’abord la rigueur de la représentation qui sidère. Chaque tableau comporte des centaines de points dont chacun est identifiable (Aldébaran, Orion, Véga, Castor et Pollux, Déneb, Spica, etc.) ; même si aucun nom, inscrit en toutes lettres, ne les épingle comme sur les cartes officielles, un connaisseur saura les reconnaître ; chaque distance entre deux points traduit en millimètres ou centimètres les années-lumière qui les séparent ; tous ces points, virgules, cercles, ne sont pas de la même dimension, il y en a des gros, des moyens, des petits, des minuscules, suivant leur taille réelle dans l’éther ; enfin, ils ont chacun leur luminosité, plus ou moins brillante, et leur température de couleur (bleu, jaune, orange, rouge) telle que la science l’a observée, classée. C’est prodigieux de finesse réaliste, d’adresse dans la transposition, et pourtant l’essentiel n’est pas là. L’impact entre un de ces amas stellaires et celui qui le contemple est dans le sentiment que ce tableau l’interpelle personnellement. Quelque chose vous entraîne au-delà de la représentation, vous incite à chercher votre place au milieu de tous ces points, à voyager parmi eux. Question d’esthétique !

Questions de couleurs, de vibrations, de fonds. Et aussi d’éclairage. Car on ne voit pas, dans ces tableaux, les mêmes configurations par temps clair ou à la lumière électrique. Les pigments employés ont la propriété de briller autrement sous un éclairage spécial, emprunté au théâtre à effets. Baignées de « lumière noire » les étoiles scintillent de mille feux divers. Alors que l’éclairage qui filtre d’une fenêtre ou tombe d’une ampoule ordinaire ne révèle qu’un dessin mat, sans relief, la lueur nocturne, filtrant d’un tube violet, creuse dans le magma des distances, façonne des groupes, sculpte des temps plus ou moins proches, lointains. C’est pourquoi il faut toujours voir deux fois les tableaux de Geneviève Morgan. Dans leur double exposition possible. Chaque exposition initie un voyage.

Premier voyage : du jour à la nuit. Petite mise en scène. Chez elle. Après un premier coup d’oeil, on tire les rideaux, on allume les réverbères accrochés aux poutres. La lumière noire chauffe lentement. Patience : l’enchantement est à ce prix. Du plus profond des ombres du tableau sourd un bouquet de fleurs de feu. Vous voici embarqués. Dans une galerie, un musée, prévoir un éclairage cyclique, à rhéostat variable. Même effet. Vous voici dans la nuit face à l’immensité. Si vous êtes connaisseur, vous repérez vite quelques points familiers et à partir de ceux-ci vous naviguez sans erreur d’une étoile à une autre, émerveillé. Si vous ignorez tout de la Voie Lactée, mis à part la Grande Ourse, que vous avez d’ailleurs du mal à trouver ici, demandez à l’artiste le nom de n’importe quel point, sa réponse vous éclairera ; laissez le parler ; suivez le guide, il connaît le ciel comme s’il l’avait fait ! J’en parle d’expérience, ayant le bonheur de vivre depuis trois ans au milieu de ces tableaux.

Autre voyage (il fut le mien au début, et j’aime parfois le refaire) : de l’abstrait au concret. On peut très bien devant ce spectacle s’enchanter des seuls évènements lumineux, du jeu des masses sombres et des stries, halos, sillages, traînées, écharpes flottantes, comme autant de formes se répondant, juxtaposées sans signifier rien de définissable, pur tricotage de rythmes, ainsi que le pratiquent les artistes de l’abstrait. Beaucoup de visiteurs sous le charme de ces bleus profonds ou limpides, troués de clignotements orangés, rouges, ne veulent pas en savoir davantage : entrer dans le déchiffrage des points risquerait de rabaisser leur plaisir pictural.

Nommer cette surface ciel et ces points étoiles, à quoi bon ? On y gagnera quoi plastiquement ? Pointer là des constellations, merci. Passez votre chemin, trouble fêtes trop savants. Laissez-nous divaguer en paix, perdus dans l’azur. Pourquoi pas ? A chacun ses plaisirs esthétiques. Et il est vrai que de ces tableaux émanent un rayonnement puissant de formes en fusion, fusées de couleurs, trajectoires filées, nuages provisoires de traits ne promettant nulle pluie d’objets, nulle apparition nommable. Pourtant la connaissance de la réalité déployée par Geneviève Morgan ne nuit pas à l’émerveillement, elle l’augmente. Et ceux qui recherchent ses tableaux sont en quête de cette profondeur réelle du temps et de l’espace que leurs éclats immobilisent avec tant de grâce et de science mêlées. Chaos ordonné où on ne se perd jamais, où certaines questions n’ont leurs réponses que là.

Pour faciliter ce voyage, l’enclencher autrement, peut-être nous amener ailleurs, l’artiste peint parfois à la surface de ses cieux profonds des objets vivants, mortels, transitoires : des oiseaux aux ailes déployées, une barque et ses passagers mettant le cap sur la Voie Lactée. J’aime ces oeuvres tout particulièrement : elles créent un raccourci existentiel bouleversant. Entre les entités les plus gigantesques, les plus lointaines, les plus massives, les plus anciennes qui peuplent le ciel pour ainsi dire depuis toujours et les êtres de chair et de sang qui le traversent brièvement toutes distances s’abolissent : ils s’enveloppent mutuellement comme dans un dessin d’Escher. Preuve d’une intériorité mise à nu, extériorisée sous forme d’énigme posée au Réalisme : comment cet ensemble (oiseaux/étoiles ou embarqués/voie lactée) se peut-il ? De quelle perspective relève-t-il ? Quel rapport réel traduit-il ? A quoi correspond-il ? Et de quoi répond-il ? Devant qui ?

Faites avancer le témoin : la Lune. Morceau cisaillé de la Terre, attaché à la rotation de celle-ci, tournant vers nous toujours la même face, les mêmes yeux, le même front, la même bouche que les artistes depuis des siècles se plaisent à faire rire ou pleurer, la Lune est une métaphore de l’Homme. Un miroir que nous tend l’Univers pour nous signifier notre sort. Sa face cachée constitue un modèle non pas réduit mais amplifié de l’action des astres sur nous. Tandis que sa face visible nous regarde, sa face invisible se charge en rayons cosmiques, procurant à sa masse une force qui la rend capable de soulever les mers et le manteau terrestre. Ainsi chacun de nous, comme la lune, reçoit sa part de rayonnement. Sa dose d’énergie. Doublement. Directement des étoiles - chacun les siennes suivant l’endroit où nous sommes couchés dans le ciel par notre naissance. Mais aussi, indirectement. Quelques effluves ayant transité par la lune nous parviennent et nous modifient. Avec plus ou moins d’efficience, nous le savons, suivant qu’elle est pleine ou montante, descendante, etc. Qui n’a pas mal dormi un soir de pleine lune ou accompli quelque acte inattendu, insensé ?

Les photos que Geneviève Morgan prend de notre satellite répondent au même souci que ses peintures, émettent les mêmes messages mais, à coup sûr, d’une façon plus sereine, plus joyeuse, plus simple et plus directe. En la cadrant seule dans le ciel ou positionnée au-dessus d’un repère terrestre (clocher, monument, montagne, fleuve, lampadaire), ce qui intéresse la photographe c’est que la lune se montre différente chaque nuit, soir après soir, tout au long de l’année, et d’une année sur l’autre.

Et cela d’autant plus que les planètes qui l’accompagnent, la frôlent, la circonviennent,ne sont pas toujours les mêmes : tantôt Vénus, tantôt Mars, tantôt Jupiter...se rapprochant, s’éloignant, suivant chacune ponctuellement le calendrier de son orbite. Et encore ceci, qui rend la capture énervante, excitante : jamais la lune ne se lève à la même heure ni au même endroit. Patiente, familière, chasseuse à l’affût, Geneviève Morgan attend la cachottière, l’arme chargée. Feu ! Salve d’honneur ! Fusée ! Fêlure ! Retour de flamme ! Clin d’oeil ! Clic ! Clac ! Les photos de lune deviennent ainsi des simplifications des tableaux de l’artiste, un peu comme un dessin résume une peinture, ou plus exactement comme un radar signifie, pointe, localise un bâtiment évoluant dans le ciel ou sur l’océan.

(JPG)

GENEVIEVE MORGAN Le monde est en train de disparaître, il faut se précipiter si on veut voir quelque chose Paul Cézanne

Sans doute n’est-il rien de mieux partagé ni de plus universel que le spectacle du Ciel qui nous entoure. La lumière du jour, le Soleil, la Lune et les étoiles, sont notre environnement naturel, rendu presque banal par trop de connaissances et par tro d’habitudes inculquées, orientant les recherches de notre époque. L’attitude de conquête du ciel proche et lointain qui est la tendance d’aujourd’hui est à l’opposé de celle, révérencielle, des peuples anciens pour lesquels il n’a jamais fait aucun doute que toute vie manifeste ou invisible, antérieure, présente ou future, provenait du cosmos. La magnificence et la régularité diurne et nocturne de son déploiement étaient l’évidente preuve sensible de sa présence absolue, de son essence sacrée envers laquelle il eut été vain de vouloir s’exclure. Bien au contraire, le désir et la nécessité d’entrer en relation avec le cosmos au-delà de la relation d’immanence qu’il nous offrait, et d’établir un lien dans l’ordre de la transcendance avec le Grand Tout qui nous contient permettaient d’en comprendre et d’en apprécier l’intime harmonie si précieuse et de conjurer la crainte de ses déchaînements.

C’était là, sans doute, le moindre des gestes de reconnaissance que l’on pouvait lui rendre mais aussi à l’évidence le moyen le plus sûr d’accès à la sagesse. Et ainsi fut-il fait partout où il y eut des anciens peuples, chacun selon ce qu’il en comprenait à l’aide de ses références locales, établissant des correspondances d’après l’exemplarité du cosmos sacralisé en modèle ultime, dans toutes les activités et les agencements humains, pour créer son modèle social, politique et spirituel. L’essence même de sa culture.

Cette attitude révérencielle des peuples anciens envers le ciel tout puissant, créateur et dévastateur, et envers ceux qui s’en occupent, s’est transmise en partie jusqu’à nous. Les astrophysiciens de l’âge moderne ne sont-ils pas un peu les analogues des grands Mages au savoir transcendant des époques révolues ? Ainsi au Moyen-Âge, le statut d’Abd al-Rahman produisant la version arabe du calendrier de Cordoue, celui d’Al-Soufi ajoutant aux 48 constellations ptolémaïques celle du ciel des Bédouins,ou celui d’Al-Biruni rédigeant son traité des étoiles fixes, relèvent autant de l’ordre sacerdotal et monacal que de celui de la science.

Tout serait sans doute resté dans l’ordre si les premières lentilles optiques n’avaient fait découvrir à la Renaissance la présence de taches sur le soleil, l’irréfutable preuve qui devait précipiter sa destitution du monde incorruptible, éternel et divin où il vivait en maître et seigneur depuis des siècles, dans sa sphère devenue cristalline. Copernic redécouvrant Aristarque avait peu avant détaché la terre du centre du monde ou elle était bloquée, Galilée voyait à la lunette un duplicata du système solaire en regardant des satellites évoluer autour de Jupiter ; et il n’en fallut pas plus pour qu’une révolution copernicienne se déclenche, et que le monde occidental soit plongé dans une profonde crise de conscience. Ne fallait-il pas, dès lors, revoir toutes les croyances et les lois physiques, morales et sociales qui y étaient rattachées, et à quel hypothétique modèle restant à découvrir allait-on pouvoir se fier ? Le monde clos avait fait son temps, la terre évoluait miraculeusement sans soutien dans le ciel, les sphères cristallines qui enfermaient les étoiles fixes dans leurs corsets volèrent en éclats, le soleil fut déchu de son éternité.

Un grand nombre de ces étoiles fixes dévoilèrent, démasquées, leur profil de galaxies recelant d’innombrables pépinières d’étoiles. Au péril de leur vie les esprits forts durent reléguer Enfer et Paradis dans le monde abyssal d’un espace infini ou le Créateur, déjà invisible, devenait introuvable. De nos jours les révolutions apocalyptiques et physiques n’ont de cesse de se succéder, et la conscience humaine dont le temps est si bref s’est habituée à l’idée d’un espace-temps cyclique où les révolutions sont la règle et les big bang et big crunch alternés, sont les témoins des pulsations du grand coeur vivant du cosmos. Mais cette version de l’histoire ne plaît pas à tous. La maladie dévastatrice de la radicalité conservatrice de valeurs révolues qui a fait rage au XXe siècle a certes sa cure et son vaccin dans la culture du regard, et c’est peut-être une des raisons qui poussent encore certains à contempler les cieux où pullulent aujourd’hui les soleils et où inexorablement les galaxies s’enfuient toujours plus loin, dans un espace aux dimensions incertaines, nous regardant inlassablement, nuit et jour.

Il ne sera donc plus possible, dans ces conditions, de pouvoir représenter le cosmos sous l’aspect d’une sphère de cristal étoilée, que tient la divine main de son créateur et propriétaire, même si nous nous attardons volontiers à en admirer la beauté picturale dans les oeuvres des maîtres anciens. Le spectateur d’aujourd’hui ne reconnaît plus le ciel qu’il voit dans cette représentation, mais l’occurrence d’un art codé, ready made conceptuel remis au goût du siècle dernier par Marcel Duchamp. De même, la voûte au semis d’innombrables étoiles d’or bien rangées par Giotto dans la basilique Saint-François à Assise nous ravit toujours autant, et si elle correspond encore à la possibilité affective de notre sensibilité, elle n’est cependant plus en phase avec nos connaissances actuelles, et décalée par rapport à la réalité du présent de nos visions nocturnes.

Dès lors, faire le portrait du ciel de nuit, celui de l’instant du paysage céleste qui s’offre à nous dans le spectacle déroulant de sa procession, témoignera tant du continuum de générations de consciences éphémères qui y sont inscrites, que de notre regard sidéré par son déploiement. La vision du ciel de nuit s’offrait déjà aux premier des hommes qui en ont quelquefois gravé le dessin dans la pierre, et consiste encore, malgré et grâce aux idées reçues du passé et du présent, à en restituer la ressemblance. Se positionner sur le motif, face contre ciel en pleine immersion contemplative, dans la grande aporie qui s’y joue, et laisser le regard s’imprimer des dessins qui s’y trament pour en témoigner le jour venu y aide. Si toutefois l’on ne voit pas de mal au fait de passer, ravie, ses nuits dehors. La nuit est encore porteuse de clarté pour certains, dont je suis.

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