Editions Tiphaine
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Dernière mise à jour :
lundi 29 janvier 2018
   
Brèves
Toc Toc Toc 15 version électronique est en ligne...
dimanche 3 février
L’édition électronique de la revue Toc Toc Toc 15 est en ligne, son thème est le rire. Bonne lecture.
Toc Toc Toc 16 est paru
vendredi 25 janvier
Le numero 16 de la revue Toc Toc Toc vient de sortir. Lire la suite.
Toc Toc Toc 15 : Le Rire ... pas si simple ....
lundi 5 novembre
Nous voila en plein dans le numéro 15 de notre revue toc toc toc. Pour le dossier du rire une classifications par ordre chronologique, s’imposé, mais quand nous sommes tombes sur la phrase de NIETZSCHE « citation...je ferait une classif des philosophes par le rire...... Donc avec cette référence en tete nous nous sommes lancés dans le RIRE.Parmi les auteurs qui ont donné mauvaise réputation au rire, et ceux qui sont centré leurs recherche philosophique autour du RIRE... et a partir de là : presque simple, sinon que les penseurs choisit sont parfois en contradiction avec leurs idées déjà très complexes, et chacun voulant être le premier a avoir découvert le contenu du rire, presque tous sous influence des anciens philosophes comme Aristote, doctrines et concepts, se chevauchent, lui-même influencé par Cicéron...il a trois livres : de l’Oratore, de L’ELOQUENCE et la Rhétorique, il existent aussi des citations, des proverbes, des lettres « apocryphes », (Hypocrates à Démocrite selon les uns , des bouts des traités, des pièces de théâtre , Aristophane génial défenseurs de la libre pensée... Un chaos, innombrable dans lequel nous nous sommes débattus, entre Démocrite, philosophe dont le rire était avant l’heure presque thérapeutique, les traités des médecins assez nombreux, Joubert, etc.. Nous qui nous sommes pas ni philosophes, ni des penseurs, et avec pour tout bagage l’enthousiasme et la curiosité, pour le Thème sacré du RIRE, arborant un discours « plus qu’impure », selon Vuarnet.. bref, des « irresponsables » Notre seul secours a été en premier lieu Descartes ,lui scientifique et savant, faisant table rase de tout, analyse, et nous fait sentir et ressentir avec son mécanicisme le sensible dans le rire : l’admiration. Dans « Les passions de l’âme » Hobbes prendra, empreintant aux anciens et a Descartes (qu’il traduira),admiration, haine, mépris, et « gloire soudaine » empreint a Quintilien, se voulant l’unique détenteur de touts les sentiments contenu dans le RIRE, Baudelaire et son RIRE satanique, le critique sévèrement,et soutien que : ses idées sont les idées de Quintilien et de Cicéron. Et puis il y a Bergson les uns aiment les autres le traitent de « barbant méticuleux ». Enfin Rabelais dans son Gargantua...nous fait rire le divin philistin, visionneur,messager pédagogique. Le fil de Nietzsche nous conduit vers les deux versants de cette expression appelé RIRE , les rhétoriques, convaincus de leurs propre sérieux et influencés par Aristote, « le rire est le propre de l’homme », mais quel est le contenu du RIRE, ? jugement sur les faiblesses humaines, mépris, orgueil, vanité ?. Non Il y a d’autres noms qui forcerons et clarifierons le RIRE ...comme plaisir, désir, bonheur...l’autre vie, la vie légère de Spinoza, a Voltaire, Deleuze, Ionesco, Arrabal, Perec, Queneau, etc.
Toc Toc Toc 15 est paru
jeudi 25 octobre
Toc Toc Toc 15 est paru, son thème est le rire. Le sommaire est en ligne.
Toc Toc Toc 15 en cours...
mercredi 10 octobre
Le numéro 15 de la revue Toc Toc Toc va paraitre, son thème Le Rire, un thème difficile mais au combien passionnant. Sortie prévue le 15 Octobre.
{{George Bataille - Le Dictionnaire critique}}{{Jorge Luis Borges - Fictions}}{{Richard Pinhas - Les Larmes de Nietzsche Deleuze et la musique}}
jeudi 24 septembre 2009
par Administrateur- tiphaine

George Bataille - Le Dictionnaire critique

Les mots n’ont de sens qu’enchaînés les uns aux autres ; s’il nous arrive de les considérer un à un, c’est en vue de perfectionner la qualité du maillon qu’ils représentent. Bataille en faisant de tel ou tel mot un sujet le retire à sa fonction dans la chaîne du sens il déforme en lui le travailleur discipliné afin d’en faire l’introducteur du désordre de la matière humaine au sein de l’édifice pensif Le Dictionnaire critique a l’effet qu’on prête aux « manifestes ». Sauf que, loin de faire des propositions idéales, il opère directement par la seule énergie que développe en nous la résistance qu’il pratique. Le temps a laissé intacte cette résistance parce qu’elle fait partie du mouvement partagé qu’exige et que constitue sa lecture. Georges Bataille écrit son souffle et son souffle est offert. BERNARD NOËL Ed . L’Ecarlate

Jorge Luis Borges - Fictions

Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange - aussi rigoureusement étrange, dirons-nous - que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans, la propriété de Triste-Le-Roy, parmi l’interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu’Eric Lönnrot ne réussit pas à empêcher le dernier crime, mais il est indiscutable qu’il l’avait prévu... « Jorge Luis Borges est l’un des dix, peut-être des cinq, auteurs modernes qu’il est essentiel d’avoir lus. Après l’avoir approché, nous ne sommes plus les, mêmes. Noire vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur » Claude Mauriac Ed. Folio

Richard Pinhas - Les Larmes de Nietzsche Deleuze et la musique

« Richard Pinhas essaie de dégager en quoi les visions que Nietzsche avait de la Musique, de l’Art, de la Vie, sont dores et déjà à l‘oeuvre en secret dans certains replis cachés des technologies cyborgs en devenir. Il fait renaître le philosophe disparu il y a tout juste un siècle dans sa propre théorie/pratique de la Musique et du Temps. Il projette une lumière encore incertaine - mais qui pourrait se vanter de prédire le chaos ?-, une lumière fragile, donc, sur les transformations actuelles et son potentielles de l’homme, et surtout sur ce que l’Art engage de processus métamorphiques pour donner une chance à la beauté, à la poiesis, de continuer d’œuvrer dans les interstices de la Machine. » Maurice G. Dantec Ed. Flammarion

George Bataille : Le dictionnaire critique

MATERIALISME

La plupart des matérialistes, bien qu’ils aient voulu éliminer toute entité spirituelle, sont arrivés à décrire un ordre de choses que des rapports hiérarchiques caractérisent comme spécifiquement idéaliste. Ils ont situé la matière morte au sommet d’une hiérarchie conventionnelle des faits d’ordres divers, sans s’apercevoir qu’ils cédaient ainsi à l’obsession d’une forme idéale de la matière d’une forme qui se rapprocherait plus qu’aucune autre de ce que la matière devrait être. La matière morte, l’idée pure et Dieu répondent, en effet, de la même façon, c’est-à dire parfaitement, aussi platement que l’élève docile en classe, à une question qui ne peut être posée que par des philosophes idéalistes, à la question de l’essence des choses, exactement de l’idée par laquelle les choses deviennent intelligibles. Les matérialistes classiques n’ont même pas substitué la cause au devoir être (le quare au quamobrem, c’est- à-dire le déterminisme au destin, le passé au futur).

Dans le rôle fonctionnel qu’ils ont inconsciemment donné à l’idée de science, leur besoin d’autorité extérieure a placé, en effet, le devoir être de toute apparence. Si le principe des choses qu’ils ont défini est précisément l’élément stable qui a permis à la science de se constituer une position paraissant inébranlable, une véritable éternité divine, le choix ne peut en être attribué au hasard. La conformité de la matière morte à l’idée de science se substitue chez la plupart des matérialistes aux rapports religieux établis précédemment entre la divinité et ses créatures, l’une étant l’idée des autres.

Le matérialisme sera regardé comme un idéalisme gâteux dans la mesure où il ne sera pas fondé immédiatement sur les faits psychologiques ou sociaux et non sur des abstractions telles que les phénomènes physiques artificiellement isolés. Ainsi c’est à Freud, entre autres, - plutôt qu’à des physiciens depuis longtemps décédés et dont les conceptions sont aujourd’hui hors de cause - qu’il faut emprunter une représentation de la matière. Il importe peu que la crainte de complications psychologiques (crainte qui témoigne uniquement de la débilité Intellectuelle) engage des esprits timides à découvrir dans cette attitude un faux-fuyant ou un retour à des valeurs spiritualistes. Il est temps, lorsque le mot matérialiste est employé, de désigner l’interprétation directe, excluant tout idéalisme, des phénomènes bruts et non un système fondé sur les éléments fragmentaires d’une analyse idéologique élaborée sous le signe des rapports religieux.

METHAMORPHOSE

Animaux sauvages. A l’égard des animaux sauvages, les sentiments équivoques des êtres humains sont peut-être plus dérisoires qu’en aucun cas. Il y a la dignité humaine (au-dessus de tout soupçon apparemment) mais il ne faudrait pas aller au jardin zoologique : par exemple quand les animaux voient apparaître la foule des petits enfants suivis des papa- hommes et des maman femmes. L’habitude ne peut empêcher, quoi qu’il en semble, un homme de savoir qu’il ment comme un chien quand il parle de dignité humaine au milieu des animaux. Car en présence d’êtres illégaux et foncièrement libres (seuls véritablement outlaws) l’envie la plus trouble l’emporte encore sur un stupide sentiment de supériorité pratique (envie qui s’avoue chez les sauvages sous la forme du totem, qui se dissimule comiquement sous les chapeaux à plumes de nos grand-mères de famille). Tant d’animaux au monde et tout ce que nous avons perdu : l’innocente cruauté, l’opaque monstruosité des yeux, à peine distincts des petites bulles qui se forment à la surface de la boue, l’horreur liée à la vie comme un arbre à la lumière.

Restent les bureaux, les papiers d’identité, une existence de domestiques fielleux et, toutefois, on ne sait quelle folie stridente qui, au cours de certains écarts, touche à la métamorphose. On peut définir l’obsession de la métamo comme un besoin violent, se confondant d’ailleurs avec chacun de nos besoins animaux, excitant un homme à se départir tout à coup des gestes et des attitudes exigées par la nature humaine : par exemple un homme au milieu des autres, dans un appartement, se jette à plat ventre et va manger la pâtée du chien.

Il y a ainsi, dans chaque homme, un animal enfermé dans une prison, comme un forçat, et il y a une porte, et si on entrouvre cette porte, l’animal se rue dehors comme le forçat trouvant l’issue ; alors, provisoirement, l’homme tombe mort et la bête se conduit comme une bête, sans aucun souci de provoquer l’admiration poétique du mort. C’est dans ce sens qu’on regarde un homme comme une prison d’apparence bureaucratique.

MUSEE

D’après la Grande Encyclopédie, le premier musée au sens moderne du mot (c’est-à-dire la première collection publique) aurait été fondé le 27 juillet 1793 en France par la Convention. L’origine du musée moderne serait donc liée au développement de la guillotine. Toutefois, l’Ashmolean Museum d’oxford, fondé à la fin du XVII siècle, était déjà une collection publique appartenant à l’université.

Le développement des musées a évidemment excédé les espérances même les plus optimistes des fondateurs. Non seulement l’ensemble des musées du monde représente aujourd’hui un amoncellement colossal de richesses, mais surtout l’ensemble des visiteurs des musées du monde représente sans doute le plus grandiose spectacle dune humanité libérée des soucis matériels et vouée à la contemplation.

Il faut tenir compte du fait que les salles et les objets d’art ne sont qu’un contenant dont le contenu est formé par les visiteurs : c’est le contenu qui distingue un musée d’une collection privée. Un musée est comme le poumon d’une grande ville : la foule afflue chaque dimanche dans le musée comme le sang et elle en ressort purifiée et fraîche. Les tableaux ne sont que des surfaces mortes et c’est dans la foule que se produisent les jeux, les éclats, les ruissellements de lumière décrits techniquement par les critiques autorisés. Les dimanches, à cinq heures, à la porte de sortie du Louvre, il est intéressant d’admirer le flot des visiteurs visiblement animés du désir d’être en tout semblables aux célestes apparitions dont leurs yeux sont encore ravis.

Grandville a schématisé les rapports du contenant au contenu dans les musées en exagérant (apparemment tout au moins) les liens qui s’établissent provisoirement entre les visités et les visiteurs. De même, lorsqu’un naturel de la Côte-d’Ivoire met des haches de pierre polie de l’époque néolithique dans un récipient plein d’eau, se baigne dans le récipient et offre des volailles à ce qu’il croit être des pierres de tonnerre (tombées du ciel dans un coup de tonnerre),

Il ne fait que préfigurer l’attitude d’enthousiasme et de communion profonde avec les objets qui caractérise le visiteur du musée moderne. Le musée est le miroir colossal dans lequel l’homme se contemple enfin sous toutes les faces, se trouve littéralement admirable et s’abandonne à l’extase exprimée dans toutes les revues d’art.

Jorge Luis Borges : Fictions

TLÖN UQBAR ORBIS TERTIUS

C’est à la conjonction d’un miroir et d’une encyclopédie que je dois la découverte d’Uqbar. Le miroir inquiétait le fond d’un couloir d’une villa de la rue Gaona, à Ramos Mejia ; l’encyclopédie s’appelle fallacieusement The Anglo-American Cyclopoedia (New York, 1917). C’est une réimpression littérale, mais également fastidieuse, de l’Encyclopœdia Britannica de 1902. Le fait se produisit il y a quelque cinq ans.

Bioy Casarès avait dîné avec moi ce soir-là et nous nous étions attardés à polémiquer longuement sur la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions, qui permettraient à peu de lecteurs - à très peu de lecteurs - de deviner une réalité atroce ou banale. Du fond lointain du couloir le miroir nous guettait. Nous découvrîmes (à une heure avancée de la nuit cette découverte est inévitable) que les miroirs ont quelque chose de monstrueux.

Bioy Casarès se rappela alors qu’un des hérésiarques d’Uqbar avait déclaré que les miroirs et la copulation étaient abominables, parce qu’ils multipliaient le nombre des hommes. Je lui demandai l’origine de cette mémorable maxime et il me répondit que The Anglo-American Cyclopoedia la consignait dans son article sur Uqbar. La villa (que nous avions louée meublée) possédait un exemplaire de cet ouvrage. Dans les dernières pages du XLVIe volume nous trouvâmes un article sur Uqbar dans les premières du XLVII un autre sur Urat-Altaic Languages, mais pas un mot d’Uqbar. Bioy, un peu affolé, interrogea les tomes de l’index. Il épuisa en vain toutes les leçons imaginables Ukbar, Ucbar, Oocqbar, Oukbahr... Avant de s’en aller, il me dit que c’était une région de l’Irak ou de l’Asie Mineure.

J’avoue que j’acquiesçai avec une certaine gêne. Je conjecturai que ce pays sans papiers d’identité et cet hérésiarque anonyme étaient une fiction improvisée par la modestie de Bioy pour justifier une phrase. L’examen stérile des atlas de Justus Perthes me confirma dans mon doute. Le lendemain, Bioy me téléphona de Buenos Aires. Il me dit qu’il avait sous les yeux l’article sur Uqbar, dans le XLVI tome de l’Encyclopédie. Le nom de l’hérésiarque n’y figurait pas, mais on y trouvait bien sa doctrine, formulée en des termes presque identiques à ceux qu’il m’avait répétés, quoique - peut-être - littérairement inférieurs. Il s’était souvenu de Copulation and mirrors are abominable. Le texte de l’Encyclopédie disait Pour un de ces gnostiques, l’univers visible était une illusion ou (plus précisément) un sophisme. Les miroirs et la paternité sont abominables (mirrors and fatherhood are abominable) parce qu’ils le multiplient et le divulguent. Je lui dis, sans manquer à la vérité, que j’aimerais voir cet article. Il me l’apporta quelques jours plus tard. Ce qui me surprit, car les scrupuleux index cartographiques de la Erdkunde de Ritter ignoraient complètement le nom d’Uqbar.

Le volume qu’apporta Bioy était effectivement le XLVIe de l’Anglo-American Cyclopoedia. Sur le frontispice et le dos du volume, l’indication alphabétique (Tor-Ups) était celle de notre exemplaire ; mais, au lieu de 917 pages ,le livre en contenait 921. (...)

 l’hôtel d’Adrogué, parmi les chèvrefeuilles débordants et dans le fond illusoire des miroirs, persiste quelque souvenir limité et décroissant d’Herbert Ashe, ingénieur des Chemins de Fer du Sud sa vie durant, il souffrit d’irréalité, comme tant d’Anglais ; mort, il n’est même plus le fantôme qu’il était déjà alors.

Il était grand et dégoûté, sa barbe rectangulaire fatiguée avait été rousse. Je crois qu’il était veuf, sans enfants. Tous les trois ou quatre ans il allait en Angleterre pour visiter (j’en juge d’après des photographies qu’il nous a montrées) un cadran solaire et quelques chênes. Mon père s’était lié avec lui (le verbe est excessif) d’une de ces amitiés anglaises qui commencent par exclure la confidence et qui bientôt omettent le dialogue, Ils avaient pris l’habitude d’échanger des livres et des journaux et de s’affronter aux échecs, sans mot dire... Je me le rappelle dans le couloir de l’hôtel, un livre de mathématiques à la main, regardant parfois les couleurs irrécupérables du ciel. Un après-midi, nous parlâmes du système duodécimal de numération (dans lequel douze s’écrit 10.

Ashe dit qu’il était précisément en train de traduire je ne sais quelles tables duodécimales en tables sexagésimales (dans lesquelles soixante s’écrit 10). lI ajouta que ce travail lui avait été commandé par un Norvégien, dans le Rio Grande do Sul. Huit ans que nous le connaissions et il n’avait jamais mentionné son séjour dans cette région... Nous parlâmes de vie pastorale, de capangas, de l’étymologie brésilienne du mot gaucho (que quelques vieux Uruguayens prononcent encore gaouche et nous ne dîmes rien de plus - Dieu me pardonne - des fonctions duodécimales.

En septembre 1937 (nous n’étions pas à l’hôtel) Herbert Ashe mourut de la rupture d’un anévrisme. Quelques jours auparavant, il avait reçu du Brésil un paquet cacheté et recommandé. C’était un grand in-octavo. Ashe le laissa au bar où - plusieurs mois après - je le trouvai. Je me mis à le feuilleter et j’éprouvai un vertige étonné et léger que je ne décrirai pas, parce qu’il ne s’agit pas de l’histoire de mes émotions mais d’Uqbar, de Tlön et d’Orbis Tertius. Au cours d’une nuit de l’islam qu’on appelle la Nuit des Nuits, les portes secrètes du ciel s’ouvrent toutes grandes et l’eau est plus douce dans les cruches si ces portes s’ouvraient, je n’éprouverais pas ce que j’éprouvai ce jour-là. Le livre était rédigé en anglais et comprenait 1001 pages. Sur le dos en cuir jaune je lus ces mots curieux que reproduisait le frontispice : À first Encyclopoedia of Tlön. Volu. XI. Hlaer to Jangr.

Il n’y avait aucune indication de date ni de lieu. A la première page et sur une feuille de papier de soie qui recouvrait une des planches en couleurs était imprimé un ovale bleu avec cette inscription Orbis Tertius. Deux ans auparavant j’avais découvert dans un volume d’une certaine encyclopédie faite par des écumeurs des lettres la description sommaire d’un faux pays ; à présent le hasard me procurait quelque chose de plus précieux et de plus ardu. A présent j’avais sous la main un vaste fragment méthodique de l’histoire totale d’une planète inconnue, avec ses architectures et ses querelles, avec la frayeur de ses mythologies et la rumeur de ses langues, avec ses empereurs et ses mers, avec ses minéraux et ses oiseaux et ses poissons, avec son algèbre et son feu, avec ses controverses théologiques et métaphysiques. Tout cela articulé, cohérent, sans aucune visible intention doctrinale ou parodique.

Dans le XIe tome dont je parle, il y a des allusions à des volumes ultérieurs et précédents. Ibarra, dans un article déjà classique de la N. R. K, a nié l’existence de ces à-côtés. Ezequiel Martinez Estrada et Drieu la Rochelle ont réfuté, peut-être victorieusement, ce doute. Le fait est que jusqu’à présent les enquêtes les plus diligentes ont été stériles. C’est en vain que nous avons bouleversé les bibliothèques des deux Amériques et d’Europe. Alfonso Reyes, excédé de ces fatigues subalternes de caractère policier, propose qu’à nous tous nous entreprenions le travail de reconstituer ex ungue leonem les tomes nombreux et massifs qui manquent. Il estime, sérieux et badin à la fois, qu’une génération de tlônistes peut y suffire.

Ce calcul hasardeux nous ramène au problème fondamental. Quels furent les inventeurs de Tlön ? Le pluriel est inévitable, car l’hypothèse d’un seul inventeur - d’un Leibniz infini travaillant dans les ténèbres et dans la modestie - a été écartée à l’unanimité. On conjecture que ce brave new world est l’œuvre d’une société secrète d’astronomes, de biologues, d’ingénieurs, de métaphysiciens, de poètes, de chimistes, d’algébristes, de moralistes, de peintres, de géomètres... dirigés par un obscur homme de génie. Les individus qui dominent ces disciplines diverses abondent, mais non les hommes capables d’invention et moins encore ceux qui sont capables de subordonner l’invention à un plan systématique rigoureux. Ce plan est si vaste que la contribution de chaque écrivain est infinitésimale. Au début, on crut que Tlön était un pur chaos, une irresponsable licence de l’imagination on sait maintenant que c’est un cosmos, et les lois intimes qui le régissent ont été formulées, du moins provisoirement. Qu’il me suffise de rappeler que l’ordre observé dans le XI tome est si lucide et si juste que les contradictions apparentes de ce volume sont la pierre fondamentale de la preuve que les autres existent.

Les revues populaires ont divulgué, avec un excès pardonnable, la zoologie et la topographie de Tlön je pense que ses tigres transparents et ses tours de sang ne méritent pas, peut-être, l’attention continuelle de tous les hommes. J’ose demander quelques minutes pour exposer sa conception de l’univers (...)

Richard Pinhas : Les Larmes de Nietzsche La Musique de Deleuze

Et parce que toute l’écriture est de la cochonnerie et que la honte d’être un homme nous étreint, contraigne et obsède le clapot du néant, les vers sont dans le fruit de la Résolution (révolution). L’homme à l’écharpe rouge a pris congé de nous au bénéfice des éléments premiers et de la belle fusion des protons et des électrons. Rongeasse... Rapin et rongeasse, rongeasse encore...

Il est à jamais le Devenir-imperceptible, dont l’innocence traverse l’Occident criminel et ruiné. Gilles qui vient et repart, visite mes rêves, mes amours et mon désespoir. Baruch(...). J’incorpore Gilles, mâche son corps et ses postures, translation sa pensée. Gilles habite et initialise ces mondes les plus insensés, devenus enfin compossibles. Comment faire, vite lentement, les apostats sont légions, des troupeaux d’apostats pas comme Julien, l’empereur, seul tenant émouvant du titre : Saint Julien l’Apostat, comme disait le camarade Arbeit... La carte de la ville qui abritait chacune de nos rencontres, chacun de nos amours nos amitiés, est devenue l’hologramme fantomatique de nos pertes et de nos regrets, le cheminement des chers disparus, la géographie d’un monde à jamais englouti.

Dans la ville affective des événements disparus, au carrefour de telles et telles rues, subsiste la trace de rencontres indicibles. La vie même est devenue souvenir, évanescence. Se shooter à Gilles, drogue XXe siècle, rongeasse ,képa de Logique du sens se shooter à Deleuze, la sublime drogue à l’eau claire.., un rail, une ligne actuel/virtuel... Ils avancent à reculons, transpercés de douleur, les reculés, les infiniment reculés, les enculés de l’être contemporain, les débris, jean-foutre et loquedus. Qui dira, maintenant, la souffrance du peuple innombrable des hommes sans qualités, des exclus à jamais de la Cyberzone ?

Au commencement était la fêlure, cette délicieuse scie des jours sombres, du soleil noir et de la brisure céleste. Mais une clarté soudaine illumine nos visages et nous transfigure. Des rencontres s’offrent avec les profs challengers des temps présents ; l’Anabase d’aujourd’hui. Démons et Merveilles et Het-mocrate. Cilles se sert un troisième ouisky et m’interroge sur les Devenirs possibles de Suidas. Je croise le regard fêlé et temporal de Baruch. C’est donc toi ! dit Bernold. Un soir Dantec, entre deux lignes de coke hydroponique, entre deux lignes de texte, entre deux lignes de vie, me parle d’Artaud et du libéralisme, de la schizophrénie- procès sus et des libertariens, des réactionnaires et des progressistes, de la cruauté, vie jaillissante d’un côté, et de la mort lyophilisée, mais pas tant que ça, de l’autre. « Puisqu’il est bien entendu que la mort c’est toujours la vie d un autre » et nous n avons encore rien vu. Les contempteurs du reniement génétique, les cybercréatures transcodées (miam-miam), pauvres machines manipulées. Le capitalisme véritable est à venir. Fausses métamorphoses dans un faux désert, un monde plus désert que le désert, mais sans la paix. Stagnent les apologues du Rien, les transgéniques députés du Néant. Les hommes nouveaux du ressentiment. Seules demeurent les rencontres, singularités évanescentes conjuguées, ou simples événements fulgurants.

Fulguration du désir à travers Dantec qui me raconte la Bosnie, honneur de l’Europe, horreur de l’Occident ; de la France comme honte, encore, de l’espèce humaine. C’est aussi et toujours les longues lettres de Bernold, filaments de lumière dans la neige de Hanover, New Hampshire. Un classique perdu dans le terrible désert de ce continent d’Amérique, à propos duquel Céline et Kafka ont déjà tout dit, et pour toujours. Nous parlons. Il me dit que l’être est la grande fumisterie et que la télévision (les actualités télévisées plus exactement) incarne littéralement la pornographie la plus dégradante, elles sont le dit des appareils de pouvoir et narrent en acte la biopolitique de nos souffrances. (...) Je reconnais Baruch à sa taille, à son teint olivâtre et grêlé, à quelque chose d’infiniment gauche en lui (la honte d’être un homme, peut-être), à ses yeux qui lui mangent la figure, brillants de fièvre. Il n’est pas seul, un vieillard l’accompagne ; l’un de ces vieillards magnifiques qui n’existent plus, dont les derniers ont disparu à la fin des années cinquante, 1950 je veux dire, des forgerons, des tonneliers, une tignasse hirsute et avec blanche, une peau de boucanier et la Nostalgie de Nietzsche, mais blanche aussi... La souveraineté...D’une pensée Baruch me le nomme. C’est Louis Meyer, son médecin fidèle, un peu autrement fidèle que ceux de Gilles... Louis Meyer qui fit imprimer l’Ethica dans les Opéra posthuma. Sans Louis Meyer personne n’aurait lu L ‘Éthique. Partout aux moments internels de l’histoire, aux moments véridiques et ultimes de la géographie, se dresse (un) Louis Meyer. Qu’il soit béni dans les siècles, dans les minutes et les nanosecondes. Spinoza ne parle plus, c’est le troisième genre de connaissance. Meyer me prend le bras et murmure : C’est Deleuze, il traverse la rue, vite, ne le ratons pas. Bigleux, je ne vois rien encore, mais j’ai foi en Meyer. J’appelle... Gilles ! À ma propre voix étranglée répond la sienne (porte familière qui grince, mes yeux de taupe, bleus comme une orange métallique, reconnaissent k voix)... Il est là, il sourit Richard ! Depuis si longtemps... Que je te serre dans mes bras... Et m’embrasse... comme je t’aime... Spinoza aussi sourit... Imaginez ! car il en aperçoit d’autres... Qui descendent la rue Censier, s’arrêtent au tabac... Qui convergent vers nous... Melville, en caban, les deux Lawrence, impressionnants de maigreur et d’allure... Kleist et sa tristesse cosmique dans son visage tout rond... Hölderlin descend lentement les marches du moulin de sa fidèle amie, Virginia Woolf... Beckett l’échalas qui fonce incognito déguisé en Blériot... Et Geoffroy Saint-Hilaire, très digne, consulaire, une bouteille de mescal à la main. C’est comme ça, la vie ordinaire, quand on veut bien ! La vie des hommes infâmes... Sur un seul animal, diversement plié ; une seule baleine, singularité blanche de pure densité organique, et Gilles = Achab, c’est l’évidence maintenant. Descendons dans la rue, comme ça, comme chaque jour, le thé à la mosquée, au coin de Censier, chez soi, ils sont tous là, avec nous, avec soi, minces, très minces, mais internels... Par éternité j’entends l’existence même.

Machine de troisième espèce insiste Maurice ! Bip- bip du téléphone portable à l’esclave volontaire, forçat infatigable, sans cesse branché et débranché, comme un pendu de Villon, plus de promenade possible ! Fin de toute promenade ! Bip-bip ! C’est madame Verdurin à l’appareil elle est enfin duchesse de Guermantes. Le seul Temps Retrouvé l’a été par Deleuze, par un aimant concept. Philippe erre chez Castel ou aux bains, il m’attend et ne sait pas encore qu’est passé le temps suprême, que seul subsiste le doux et infini Silence. Le terrible Silence.

Les phâmes sont si belles, les vierges Marie du Virtuel, Marie la planneuse d’immanence, Marie la surfemme exploratrice numineuse de la schizomatrice. Merde ! J’ai encore perdu Dantec dans le labyrinthe de la Schizosphère. Bernold suppose que nous involuons, mais le temps pour lui s’est arrêté un peu avant la guerre, celle de 1914-1945 ; avant la fin des ammonites. Bip double, encore rongeasse... Rongeasse. Ils veulent tous monologuer et, dans la nuit, c’est Marie Zorn qui m’entraîne dans son voyage vibratoire, elle me rappelle à son bon souvenir : L’euphorie de Turin, Nietzsche embrasse son frère cheval blessé, vilipendé par la canaille humaine. Et Nietzsche pleurait...

Les larmes de Nietzsche. Le monde s’est incarné, il a pris corps ; sa voix métallique m’entre dans l’estomac, sa voix d’acier et de douceur, d’ébréchure et de vent c’était donc ça la bonne nouvelle d’une journée comme les autres. 7 mai, c’est mon anniversaire, et comme souvent j’ai croisé Gilles dans la rue Censier. Il se fait tard, Bernold rentre chez lui écrire quelques lettres nocturnes, il sombre dans le coton éthéré d’une OD passagère, je m’allonge sur mon lit, parallèle au plafond. Je lis quelques pages de la Gaya Scienza, la voix de Gilles est devenue un grésillement électrique, et comme une oscillation électronique. Il est épuisé et son souffle est à l’inverse de la grande santé. Il me sourit, matois. Dehors vacille le monde concret, celui de La Conjuration des imbéciles. Farrachi doit planter ses choux, s’essuyer les mains, noter deux lignes d’imprécations, revenir à ses choux... Nous sommes pauvres, nous ne verrons jamais l’Abyssinie... En Abyssinie aussi ils sont pauvres.

Dans le ciel passe la comète Halle-Bope (la « gomète », dit Lulu), elle cligne de l’oeil et assourdit le brouhaha assourdissant de la Teknè. Quelques étoiles, beaucoup en fait, points singuliers ou pointes de relatives éternités (puisqu’il y aurait trois infinis) nous illu minent. Elles nous préservent et nous les contemplons, lumière pure, images concrètes et processus de processus, autoaffections. Nous sommes des lampistes broyés par la croissance, la croissance économique, la croissance de la bêtise et du ressentiment festif, la croissance du désert. Reste le self-enjoyment et, plus difficile, le self-enlightment. Et d’autres choses encore la mue des araignées, les maladies de la tortue de mer, nos amis Tupac Amaru assassinés... On ne devrait pas dire « réduits au silence », mais au contraire « promus au silence ». Le silence est notre réserve. Notre dignité. L’instant présent, Incorporel infinitif, Temps du Silence, Cosmos, illusion positive du paradis. Il est difficile de se séparer « Seuls les musiciens savent se séparer. » S’éloigne le sourire de Gilles sans Gilles, et Bernold regagne à contrecœur le nouveau monde dérisoire. À cette minute difficile mais belle, Dantec accepte enfin de se déconnecter de la toile. Il zappe la P-ram et se programme une somptueuse Raz.

Nous aussi le Virtuel s’est débarrassé de nous, image floue de répliquant face au temps du monde. Il regrette de n’avoir jamais connu Baruch et se sert une ration double de D-liss. Un cocktail. Il neige enfin sur Paris. C’est la fin du kêpa, la fin de la journée, fin des mardis matin... Le visage de Gilles remonte les stases du brouillard électronique. Images latentes d’une lumpen vidéo, Post-scriptum Nous les bêtes de somme, les derniers suppliciés de la cyberzone et des intermondes, amis de la tortue et des tarentules... Grand cercle des amis de Baruch et de ses animaux. La Terre, la légère, elle se meurt et nous sommes impuissants. Les cochons de la Doxa, les experts immondes et infâmes, expertisent les dernières contrées de l’âme et du contrôle des esprits. Culte actif du rien. Les cochons isomorphes tournent autour du es meson et renient à jamais l’assemblée constituante du peuple à venir.(...) ..Que le révisionnisme en toutes choses est devenu, plus qu’une modalité d’existence, une partie réelle et intégrée à l’ambiance dominante, retour des valeurs morales, des valeurs tout court. Il était nostalgique, pensant à ce qu’auraient pu être les choses si... si... de me rabâcher que l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont et de celles qui ne sont pas, de celles qui sont en tant qu’elles sont... D’où le fameux contresens révisionniste qui autorise le retour du Bien et du Mal, du fatras moralisateur, des valeurs qu’on tente de nous refiler comme une petite vérole : mieux vaut le singe de Burroughs et l’âcre transpiration du Manque... Décline le jour, le silence prend consistance, densité du silence.., d’un côté amoncellement des corps en feu, montagnes de corps fumants, martyrs, cendres humaines qui habitent « le sang séché des codes », corps disjoints des Niebelungen, des nuits passées et du brouillard à venir... Temps propre du silence... De l’autre côté ce pur silence lui-même, signature de la double affirmation. Le silence est la matrice, à la fois grande distributrice des intensités et intensité extrême ou supérieure elle-même. Le silence c’est cette promesse, concentré de Cosmos, illusion positive de ce que pourrait être le paradis. Gilles aime la musique et la lumière. Les luministes silencieux, les empiristes transcendantaux. Nietzsche (qui s’y connaît sur la question) dit Temps suprême-Double Silence.