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lundi 26 août 2019
   
DIDEROT : AGNUS SCYTHICUS (HIST. NAT. BOT.) - 1751
dimanche 25 avril 2010
par Administrateur- tiphaine

AGNUS SCYTHICUT (HIST. NAT. BOT)

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Kircher est le premier qui ait parlé de cette plante. Je vais d’abord rapporter ce qu’a dit Scaligér pour faire connaître ce que c’est que l’agnus scythicus, puis Kempfer et le savant Hans Sloane nous apprendront ce qu’il faut en penser. « Rien, dit Jules César Scaliger, n’est comparable à l’admirable arbrisseau de Scythie. [...] [ cette plante] ressemble parfaitement à [un agneau] par les pieds, les ongles les oreilles et la tête ; il ne lui manque que les cornes, à la place desquelles elle a une touffe de poils. Elle est couverte d’une peau légère dont les habitants font des bonnets. Oit dit que sa pulpe ressemble à la chair de l’écrevisse de mer, qu’il en sort du sang quand on y fait une incision, et qu’elle est d’un goût extrêmement doux. La racine de la plante s’étend fort loin dans la terre : ce qui ajoute au prodige, c’est qu’elle tire sa nourriture des arbrisseaux circumvoisins, et qu’elle périt lorsqu’ils meurent ou qu’on vient à les arracher. Le hasard n’a point de part à cet accident on lui a causé la mort toutes les fois qu’on l’a privée de la nourriture qu’elle tire des plantes voisines. Autre merveille, c’est que les loups sont les seuls animaux carnassiers qui en soient avides. » (Cela ne pouvait manquer d’être.) [...] [Suit une liste de savants sérieux, dont le chancelier Bacon, qui sont d’accord avec Scaliger.] [...] Serait-il bien possible qu’après tant d’autorités qui attestent [son] existence [...] l’agneau de Scythie fût une fable ? Que croire en histoire naturelle si cela est ? [...] [En réalité, selon le témoignage de deux savants voyageurs, Kempfer et H. Sloane, d’une part on a pu prendre pour une substance végétale la peau d’agneau prématuré (astrakan), d’autre part il existe une plante duveteuse dont on peut sculpter la racine en forme d’agneau.] Voilà donc tout le merveilleux de l’agneau de Scythe réduit à rien, ou du moins à fort peu de chose, à une racine velue à laquelle on donne la figure, ou à peu près, d’un agneau en la contournant. Cet article nous fournira des réflexions plus utiles contre la superstition, que le duvet de l’agneau de Scythie contre le crachement de sang. Kircher, et après Kircher, Jules-César Scaliger écrivent une fable merveilleuse ; et ils l’écrivent avec ce ton de gravité et de persuasion qui ne manque jamais d’en imposer. Ce sont des gens dont les lumières et la probité ne sont pas suspectes : tout dépose en leur faveur : ils sont crus ; et par qui ? par les premiers génies de leur temps ; et voilà tout d’un coup une nuée de témoignages plus puissants que le leur qui le fortifient, et qui forment pour ceux qui viendront un poids d’autorité auquel ils n’auront ni la force ni le courage de résister, et l’agneau de Scythie passera pour un être réel. Il faut distinguer les faits en deux classes ; en faits simples et ordinaires, et en faits extraordinaires et prodigieux. Les témoignages de quelques personnes instruites et véridiques suffisent pour les faits simples ; les autres demandent, pour l’homme qui pense, des autorités plus fortes, Il faut en général que les autorités soient en raison inverse de la vraisemblance des faits ; c’est-à-dire d’autant plus nombreuses et plus grandes que la vraisemblance est moindre.

Il faut subdiviser les faits, tant simples qu’extraordinaires, en transitoires et permanents. Les transitoires, ce sont ceux qui n’ont existé que l’instant de leur durée ; les permanents, ce sont ceux qui existent toujours et dont on peut s’assurer en tout temps. On voit que ces derniers sont moins difficiles à croire que les premiers, et que la facilité que chacun a de s’assurer de la vérité ou de la fausseté des témoignages doit rendre les témoins circonspects, et disposer les autres hommes à les croire.

Il faut distribuer les faits transitoires en faits qui se sont passés dans un siècle éclairé, et en faits qui se sont passés dans des temps de ténèbres et d’ignorance ; et les faits permanents, en faits permanents dans un lieu accessible ou dans un lieu inaccessible.’ Il faut considérer les témoignages en eux-mêmes, et puis les comparer entre- eux : et les considérer en eux mêmes, pour voir s’ils n’impliquent aucune contradiction, et s’ils sont de gens éclairés et instruits : le comparer entre eux, pour découvrir s’ils ne sont point calqués les uns sur les autres, et si toute cette foule d’autorités de Kircher, de Scaliger, de Bacon, de Libarius, de Licetus, d’Eusèbe, etc. ne se réduisait pas par hasard à rien ou à l’autorité d’un seul homme. Il faut considérer si les témoins sont oculaires ou non ; ce qu’ils ont risqué pour se faire croire ; quelle crainte ou quelles espérances ils avaient en annonçant aux autres des faits dont ils se disaient témoins oculaires : s’ils avaient exposé leur vie pour soutenir leur déposition, il faut convenir qu’elle acquerrait une grande force ; que serait-ce donc s’ils l’avaient sacrifiée et perdue ? Il ne faut pas non plus confondre les faits qui ce sont passés à la face de tout un peuple, avec ceux qui n’ont eu pour spectateurs qu’un petit nombre de personnes. Les faits clandestins, pour peu qu’ils- soient merveilleux, ne méritent presque pas d’être crus : les faits publics, contre lesquels on n’a point réclamé dans le temps, ou contre lesquels il n’y a eu de réclamations que de la part de gens peu nombreux et mal intentionnés ou mal instruits, ne peuvent presque pas être contredits. Voilà une partie des principes d’après lesquels on accordera ou l’on réfutera sa croyance, si l’on ne veut pas donner dans des rêveries et si l’on aime sincèrement la vérité.

(Diderot)

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