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lundi 26 août 2019
   
Gilles Deleuze extrait de « Critique et clinique » WOLFSON ou le Procédé
vendredi 12 février 2010
par Administrateur- tiphaine

WOLFSON ou le Procédé

Pour tuer la langue maternelle, c’est un combat de tous les instants, et d’abord contre la voix de la mère, « très haute et perçante et peut-être également triomphale ». Il ne pourra transformer une partie de ce qu’il entend que s’il a déjà beaucoup conjuré, éliminé. Dès que sa mère approche, il mémorise dans sa tête une phrase quelconque d’une langue étrangère ; mais aussi il a sous les yeux un livre étranger ; et encore il produit des grognements de gorge et des crissements de dents ; il a deux doigts prêts à boucher ses oreilles ; ou bien il dispose d’un appareil plus complexe, une radio à ondes courtes dont il a l’écouteur dans une oreille, l’autre oreille étant bouchée par un seul doigt, et la main libre pouvant tenir et feuilleter le livre étranger. C’est une combinatoire, une panoplie de toutes les disjonctions possibles, mais qui ont pour caractère particulier d’être inclusives et ramifiées à l’infini, non plus limitatives et exclusives. Ces disjonctions incluses appartiennent à la schizophrénie, et viennent compléter le schème stylistique de l’impersonnel et du conditionnel : l’étudiant tantôt aurait mis un doigt dans chaque oreille, tantôt un doigt dans l’une, ou bien le droit ou bien le gauche, l’autre oreille étant occupée tantôt par l’écouteur, tantôt par un autre objet, et la main libre, ou bien tenant un livre, ou bien faisant du bruit sur la table... C’est une litanie de disjonctions, auxquelles on reconnaît les personnages de Beckett, et Wolfson parmi eux 1. Wolfson doit disposer de toutes ces parades, être perpétuelle¬ment aux aguets, parce que la mère de son côté mène aussi le combat de la langue : ou bien pour guérir son méchant fils dément, comme il dit lui-même, ou bien pour la joie de « faire vibrer le tympan de son fils chéri avec ses cordes vocales à elle », ou bien par agressivité et autorité, ou bien pour quelque raison plus obscure, tantôt elle remue dans la pièce voisine, fait résonner sa radio américaine, et entre bruyamment dans la chambre du malade qui ne comporte ni clef ni serrure, tantôt elle marche à pas de loup, ouvre silencieusement la porte et crie très vite une phrase en anglais. La situation est d’autant plus complexe que tout l’arsenal disjonctif de l’étudiant reste indispensable dans la rue et dans les lieux publics, où il est certain d’entendre parler anglais, et risque même à chaque instant d’être interpellé. Aussi décrit-il dans son second livre un dispositif plus parfait, dont il peut se servir en se déplaçant : c’est un stéthoscope dans ses oreilles, branché sur un magnéto¬phone portatif, dont il peut ôter ou remettre les branches, baisser ou amplifier le son, ou permuter avec la lecture d’une revue étrangère. Cet emploi du stéthoscope le satisfait particulièrement dans les hôpitaux qu’il fréquente, puisqu’il estime que la médecine est une fausse science bien pire que toutes celles qu’il peut imaginer dans les langues et dans la vie. S’il est exact qu’il met au point ce dispositif dès 1976, bien avant l’apparition du« walkman », on peut considérer comme il le dit qu’il en est le véritable inventeur, et que, pour la première fois dans l’Histoire, un bricolage schizophrénique est à la source d’un appareil qui se répandra dans l’univers entier, et schizophrénisera à son tour des peuples et des générations.


La mère le tente ou l’attaque encore d’une autre façon. Soit dans une bonne intention, soit pour le détourner de ses études, soit pour pouvoir le surprendre, tantôt elle range avec bruit des boîtes d’aliments dans la cuisine, tantôt elle vient les lui brandir sous le nez, puis s’en va, quitte à rentrer brusquement au bout d’un certain temps. Alors, pendant son absence, il arrive que l’étudiant se livre à une orgie alimentaire, déchirant les boîtes, les piétinant, en absorbant le contenu sans discernement. Le danger est multiple, parce que ces boites représentent des étiquettes en anglais qu’il s’interdit de lire (sauf d’un œil très vague, pour y trouver des inscriptions faciles _ convertir comme vegetable oil , parce qu’il ne peut donc pas savoir si elles contiennent une nourriture qui lui convient, ou bien parce que manger le rend lourd et le détourne de l’étude des langues, ou bien parce que les morceaux de nourriture, même dans les conditions idéales de stérilisation des boîtes, charrient des larves, de petits vers et des œufs rendus plus nocifs encore par la pollution de l’air, « trichine, ténia, lombric, oxyure, ankylos¬tome, douve, anguillule ». Sa culpabilité n’est pas moins grande quand il a mangé que quand il a entendu sa mère parler anglais. Pour parer à cette nouvelle forme de danger, il a grand peine à « mémoriser » une phrase étrangère apprise au préalable ; mieux encore, il fixe en esprit, il investit de toutes ses forces un certain nombre de calories, ou bien des formules chimiques correspondant à la nourriture souhaitable, intellectualisée et purifiée, par exemple « les longues chaînes d’atomes de carbone non saturées » des huiles végétales. Il combine la force des structures chimiques et celle des mots étrangers, soit en faisant correspondre une répétition de mots à une absorption de calories (« il répéterait les mêmes quatre ou cinq mots vingt ou trente fois tandis qu’il ingérait avec avidité un montant de calories égal en centaines à la deuxième paire de numéros ou égal en milliers à la première paire de numéros »), soit en identifiant les éléments phonétiques qui passent dans les mots étrangers à des formules chimiques de transformation (par exemple les paires de phonèmes- voyelles en allemand, et plus généralement les éléments de langage qui se changent automatiquement « comme un composé chimique instable ou un radio-élément d’une période de transformation extrêmement brève »). L’équivalence est donc profonde, d’une part entre les mots maternels insupportables et les nourritures vénéneuses ou souillées, d’autre part entre les mots étrangers de transformation et les formules ou liaisons atomiques instables. Le problème le plus général, comme fondement de ces équivalences, est exposé à la fin du livre : Vie et Savoir. Nourritures et mots maternels sont la vie, langues étrangères et formules atomiques sont le savoir. Comment justifier la vie, qui est souffrance et cri ? Comment justifier la vie, « méchante matière malade », elle qui vit de sa propre souffrance et de ses propres cris ? La seule justification de la vie, c’est le Savoir, qui est a lui seul le Beau et le Vrai. Il faut réunir toutes les langues étrangères en un idiome total et continu, comme savoir du langage ou philologie, contre la langue maternelle qui est le cri de la vie.

Il faut réunir les combinaisons atomiques en une formule totale et une table périodique, comme savoir du corps ou biologie moléculaire, contre le corps vécu, ses larves et ses œufs, qui sont la souffrance de la vie. Seul un « exploit intellectuel » est beau et vrai, et peut justifier la vie. Mais comment le savoir aurait-il cette continuité et cette totalité justifiantes, lui qui est fait de toutes les langues étrangères et de toutes les formules instables, où toujours un écart subsiste qui menace le Beau, et où n’émerge qu’une totalité grotesque qui renverse le Vrai ? Est-il jamais possible de « se représenter d’une façon continue les positions relatives des divers atomes de tout un composé biochimique passablement compliqué... et de démontrer d’un seul coup, instantanément, et à la fois d’une façon continue, la logique, les preuves pour la véracité de la table périodique des éléments » ?

1. François Martel a fait une étude détaillée des disjonctions dans Watt de Beckett : « Jeux formels dans Watt ., Poétique, 1972, n° 10. cf. aussi « Assez. dans Têtes ¬mortes. Une grande partie de l’œuvre de Beckett peut être comprise sous la grande formule de Malone meurt : « tout se divise en soi-même,..