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Accueil du siteECRITS CONTEMPORAINSDonna Haraway : Rêve ironique d’un langage commun pour les femmes dans « le circuit intégré ».
Dernière mise à jour :
lundi 20 avril 2020
   
Donna Haraway : Rêve ironique d’un langage commun pour les femmes dans « le circuit intégré ».
samedi 19 février 2011
CÉLÉBRONS les FEMMES , écrivaines, biologistes, astrophysiciennes , des textes de femmes illettrées, des mémoires de femmes... la première de notre liste sera Claudine HERRMANN "Les voleuses de Langue" éditorial "Femmes", Donna HARAWAY...d’autres aussi singulières... .

Cet essai s’efforcera de construire un mythe politique et ironique fidèle au féminisme, au socialisme et au matérialisme, peut-être plus fidèle, au sens où le blasphème est fidèle qu’au sens de la vénération et de l’identification. Le blasphème a toujours semblé demander à prendre les choses très au sérieux. Je ne connais pas de meilleure position à prendre par rapport au cœur des traditions séculières religieuses et évangéliques de la politique aux États-Unis (politique du féminisme socialiste incluse). Le blasphème nous protège de la majorité morale qui est à l’intérieur, tout en insistant encore sur le besoin de communauté. Le blasphème n’est pas l’apostasie. L’ironie concerne les contradictions qui ne la réduisent pas à des « touts » plus importants, même de façon dialectique, elle concerne la tension à faire tenir des choses incompatibles ensemble parce que deux d’entre elles ou toutes sont nécessaires et vraies. L’ironie concerne l’humour et le jeu sérieux. Elle est aussi une stratégie de rhétorique et une méthode politique que j’aimerais voir plus à l’honneur au sein du féminisme socialiste.

Au centre de ma foi ironique, de mon blasphème, il y a l’image du cyborg. Un cyborg est un organisme cybernétique, un hybride de machine et d’organisme, une créature de la réalité sociale aussi bien qu’une créature de l’imaginaire. La réalité sociale, ce sont les relations sociales vécues, notre construction politique la plus importante, une fiction qui change le monde. Les mouvements internationaux des femmes ont construit « l’expérience des femmes » aussi bien qu’elles ont découvert cet objet collectif de la plus haute importance. Cette expérience, qui mêle l’imaginaire et le réel, appartient à une espèce politique des plus cruciales. La libération repose sur la construction de la conscience, l’appréhension imaginaire de l’oppression et donc de la possibilité. Le cyborg est un problème de fiction et d’expérience vécue qui change ce qui compte en tant qu’expérience des femmes à la fin du XXe siècle. C’est une lutte contre la vie et la mort, mais la frontière entre la science-fiction et la réalité sociale est une illusion d’optique. La science fiction contemporaine est remplie de cyborgs (des créatures à la fois animales et mécaniques qui peuplent les univers). La médecine moderne est elle aussi remplie de cyborgs, d’associations d’organismes et de machines, chacune conçue comme un appareil codé dans l’intimité et avec un pouvoir non engendré dans l’histoire de la sexualité. La reproduction cyborg est détachée de la reproduction organique. La production moderne semble pareille au rêve du travail de colonisation cyborg, un rêve qui rend le cauchemar du taylorisme idyllique. Une guerre moderne est une orgie cyborg codée C3I (commande-contrôle, communication- intelligence), soit 84 milliards de dollars dans le budget de la défense américaine en 1984. Je suis en train de faire une démonstration du cyborg en tant que fiction dressant la carte de notre réalité sociale et corporelle, et en tant que ressource imaginaire qui suggère quelques accouplements très féconds. La biopolitique de Michel Foucault est une prémonition flasque de la politique cyborg, un terrain grand ouvert Le cyborg est une créature dans un monde sans genre ; il n’a rien à voir avec la bi-sexualité, la symbiose pré-oedipienne ou l’inaliénation du travail. Dans un sens, l’histoire du cyborg n’a pas d’origine au sens occidental du terme, pas d’ultime ironie puisque ie cyborg est aussi l’horrible te/os apocalyptique, résultat des dominations occidentales de l’individuation abstraite détachée enfin de toute dépendance, un homme dans l’espace. Une origine historique au sens occidental, au sens humaniste du terme dépend du mythe de l’unité originelle, la félicité et la terreur, représentées par la mère phallique de qui tous les humains doivent se séparer, la tâche du développement individuel et de l’histoire, les mythes puissants des jumeaux inscrits très fortement pour nous dans la psychanalyse et dans le marxisme. Hillary Klein a déclaré que le marxisme et la psychanalyse dans leurs concepts de travail et d’individuation dépendent de l’unité originelle en dehors de laquelle la différence doit être engagée dans le drame de la domination qui monte en flèche de la femme/nature. Le cyborg saute le pas de l’unité originelle de l’identification avec la nature au sens occidental. C’est sa promesse illégitime qui devrait conduire à la subversion de sa téléologie comme les guerres des étoiles. Le cyborg est résolument engagé dans la voie de la partialité, de l’ironie, de l’intimité et de la perversité, il est opposant, utopique et totalement dénué d’innocence. N’étant plus structuré par la polarité du public et du privé, le cyborg définit une technologique partiellement basée sur une révolution des relations sociales dans le oikos, le foyer. Nature et culture sont retravaillées ; l’une n’a plus la possibilité d’être une ressaisie d’appropriation ou d’incorporation par l’autre. Les relations consistant à former des « touts » à partir de « parties » (celles de la polarité et de la domination hiérarchique comprises) existent dans le monde cyborg. Contrairement aux espoirs du monstre de Frankenstein, le cyborg n’attend pas que son père le sauve par une restauration du jardin, c’est-à-dire par la fabrication d’une race hétérosexuelle, par son achèvement dans un ensemble fini, une ville et le cosmos.

Le cyborg ne rêve pas de communauté sur le modèle de la famille organique, cette fois en dehors du projet oedipien. Le cyborg ne reconnaît pas le jardin d’Eden, il n’est pas constitué de boue et ne peut pas rêver de retourner à l’état de poussière. Les cyborgs ne sont pas respectueux ; ils ne se rappellent pas le cosmos. Ils se méfient de Pholisme mais sont nécessaires à la convection - ils semblent sentir naturellement les fronts politiques unis ; le principal inconvénient avec les cyborgs, c’est que naturellement ils sont les enfants illégitimes du militarisme et du capitalisme patriarcal (ne pas mentionner le socialisme étatique). Mais les enfants illégitimes sont souvent extrêmement infidèles à leurs origines. Leurs pères, après tout, sont accessoires.(...)

A la fin du XXe siècle, notre époque, une époque mythique, nous sommes tous des chimères, des hybrides de machines et d’organismes pensés et fabriqués. En un mot, nous sommes des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie, il nous donne notre politique. Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle, les deux centres reliés l’un à l’autre qui structurent toute possibilité de transformation historique.

Dans les traditions scientifiques et politiques occidentales (la tradition du capitalisme raciste et à dominante « mâle », la tradition du progrès, la tradition de l’appropriation de la nature comme ressource pour les productions de culture ; la tradition de la reproduction du moi qui provient des images reflétées par l’autre), la relation entre l’organisme et la machine est devenue une guerre de frontière (...)