EXTASES FEMININS par/ JEAN NOEL VUARNET
mercredi 30 décembre 2015
par Administrateur- tiphaine

EXTASES FEMININS

CA NE FAIT PAS DE DOUTE ELLE JOUIT

« Partout, écrit Eugenio d’Ors, partout où nous trouvons réunies dans un seul geste plusieurs intentions contradictoires, le résultat stylistique appartient à la catégorie du baroque. L’esprit baroque veut en même temps le pour et le contre. Il t’eut lever le bras et descendre la main. Il s’éloigne et se rapproche dans la spire. Il1 bafoue les exigences du principe de contradiction ... »

Comme la Madeleine du Corrège, « ancêtre de tant de baroqueries voluptueuses » (cette Madeleine à qui, dans un tableau du Prado intitulé Noli me tangere, le Seigneur tend une main qui cependant la repousse), la maladie de Thérèse, constituée - de ravissements en contradictions et de contractions en lévitations comme spectacle féminin, comme tableau baroque et contradictoire, participe sinon de l’obscène, du moins du paradoxal, du trouble et du troublant. Dans le séminaire intitulé Encore, Jacques Lacan interprète le baroque en désignant ce qui, dans les simulacres où il culmine, est « exhibition de corps évoquant la jouissance _ à la copulation près. Remarquant la dimension d’obscénité de l’art de la Contre-Réforme, il en propose une définition « Le baroque c’est la régulation de l’âme par la scopie corporelle « A la différence de la scopie pornographique, la vision baroque n’est sexuelle que de façon globale « L’obscénité, mais exaltée. « Les représentations baroques « tout ce qui s’accroche aux murs, tout ce qui croule, tout ce qui délice, tout ce qui délire ii , sont des représentations martyres (martyr veut dire témoin) - d’une souffrance plus au moins pure ».

C’est clans ce plus ou moins de pureté qu’existe la singularité de sainte Thérèse et de la plupart des « « jaculations mystiques » de l’extase féminine ce qui sépare et rejoint Thérèse et Juliette et fait que, sœurs, elles ne sont nullement interchangeables. Pourtant, si Juliette est loin de Thérèse, elle est beaucoup moins loin de la Thérèse du Bernin. Si cette Thérèse intéressait tant Sade, c’est qu’elle est, plus que représentation « martyre », représentation délictueuse représentation-délice, mais représentation-délit représentation du délit de la sainte comme du délit du sculpteur qui la rêve et la montre ainsi, dans les plis. De Ludovica, couchée sur un divan de pierre, on peut dire de même qu’elle souffre et qu’elle jouit. Mais de quoi souffre-t-elle et de quoi jouit ¬elle, la bienheureuse Ludovica ? En l’absence de tout ange sagittaire, comment, à travers l’interprétation qu’en donne le ciseau du Bernin, comprendre et qualifier son extase QU son union ? S’agit-il d’une « union incomplète » ou d’une « union complète », ou bien d’une « union transformante » ? Si le divin est convoqué sur le divan, c’est bien à une femme qu’il rend visite, une femme qui, comme Thérèse, s’en trouve toute retournée « dans les volutes figées du marbre ». Qu’elle jouisse peut nous éclairer sur la mystique, nous en dire long. Inversement, c’est à penser qu’elle est une mystique qu’on peut aussi éclairer peut-être quelque chose comme une face cachée de la jouissance féminine. Viol de Ludovica, viol de Thérèse. C’est « l’intérieur en extériorités retourné » ¬viol du secret. Pis encore son interprétation visuelle. en attente, plica ex plica

Un type de jouissance dont Juliette peut donner l’idée, mais que Thérèse excède. Sans entrer dans des considérations mettant en jeu la théorie psychanalytique, on peut s’aider de Lacan pour donner à l’extase féminine et à sa représentation un statut problématique « Vous n’avez ,qu’à aller à Rome regarder la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, ça ne fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair qLte le (témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils l’éprouvent, mais n’en savent rien. » Jouissance échappant au savoir de qui l’éprouve et de qui le contemple (incompréhensible), par exemple, aux spectateurs-donateurs que le Bernin a placés comme dans une loge de théàtre de part et d’autre de l’extatique). Jouissance inconnue « Même le démon ne peut pénétrer dans cette demeure mystérieuse, ni savoir en quoi consiste cet embrasement divin », écrit saint Jean de la Croix, premier spectateur des folies de Thérèse.

Embrasement ou embrassement mystérieux, qui introduit à ce qui, non seulement dans la mystique féminine, mais peut-être dans la jouissance féminine elle¬même, est autre chose, malgré la flèche de l’ange et son sourire voyou, qu’une « affaire de foutre. » Que serait cette autre chose sinon quelque chose qui, loin de résulter de la sexualité génitale, l’excède et l’enveloppe ? - « Quelque chose de sérieux, sur quoi nous renseignent quelques personnes. et le plus souvent des femmes, ou bien des gens doués comme saint lean de la Croix - parce qu’on n’est pas forcé, quand on est mâte, de se mettre au côté d Vx 4x, on peut aussi se mettre du côté du pas tout. » Se mettre du côté du pas tour, malgré la fonction phallique, avec l’idée qu’il doit y avoir une jouissance qui soit au-delà, c’est prendre la jouissance féminine comme signe d’une réalité partiellement excédentaire. Sainte Thérèse, parlant d’elle- même, se donnant en spectacle dans le livre intitulé. Ma vie, le Bernin la donnant en spectacle, ou bien moi parlant d’eux deux, nous ne parlons pourtant pas de la même chose.

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La Thérèse réelle fut le suppôt d’une vérité plurielle (quelque part entre la Sainte, la Femme et l’Infàme), une vérité dont les répétitions, pour louables qu’elles soient, n’en sont pas moins nécessairement bouffonnes ou parodiques. C’est peut-être de ce genre de vérité que le Bernin, le sachant ou non, nous a donné l’image dans son étonnante statue de La Vérité, statue à laquelle il travaillait en même temps (1646-1652) qu’à la Thérèse et dont l’intention polémique (querelle avec le pape) ne doit pas cacher la dimension profonde. Avec la statue de Thérèse et avec in statue de la Vérité, nous avons affaire à deux représentations de l’extase féminine comme épiphanie d’une réalité paradoxale. C’est, dans les volutes figées du marbre, tota mulier in utero - la femme renversée, Aux antipodes des vieilles fonnules ecclésiastiques, c’est pourtant bien autre chose qu’il s’agirait de voit lorsqu’on se penche sur l’extase ou les extases féminines. C’est peut-être un plus de jouir qu’il s’agirait de penser, un supplément très différent d’un simple accueil sexuel« Je crois’à la jouissance de la femme en tant qu’elle est en plus », dit encore Lacan.

Dans l’une, la Vérité, toute nue et, disons-le, plutôt boursouflée, frôle le grotesque d’une extase avinée ; dans l’autre, Thérèse est donnée comme simulacre ambigu. Dans l’extase de la Daphné de la galerie Borghèse, union transformante de la nymphe et d’Apollon, c’est encore à (les noces interdites que nous assistons avec ce que cela présente (l’indiscret, le Bernin, comme dans Le Rapt de Proserpine, capte le moment même de l’union. Car le Bernin, délictueusement, sait ce que donnent à voir les fiancées, les violées, les enlevées un spectacle.

C’est de ce spectacle que, dans la position bien courue du voyeur, nous jouissons après lui. Dans la chapelle Cornaro - sous l’éclair de l’ange, . à la barbe des Docteurs devaht un public, celle qui « elle même fait tout son monde et se suffit avec Dieu,. a pourtant besoin des hommes. Mais plus que des hommes et de docteurs , elle a besoin de Dieu. C’est a lui qu’elle s’unit par le truchement de l’ange. C’est pour lui qu’elle entreprend, comme Madeleine rencontrant le Christ sous la forme d’un jardinier, « de se transformer en jardin d’agrément que le Seigneur arrose Là se rencontrent le feu divin et les eaux célestes. Sans qu’elle puisse bien discerner ce qui vient d’elle-même et ce qui vient de l’Autre, sous l’éclair de l’ange pointu, jaillit la troisième fontaine ... Couchée sur le dos, un pied nu pendant dans le vide, inondée par les eaux de la grâce, son cas ne fait de doute pour personne... Pour personne sauf peut-être pour elle-même, qui est une lente, plus que lente, et qui veut savoir de quoi retourne ce qui la retourne ...

D’où les messages et les voix qu’après Jeanne d’Arc, Angèle et. d’autres elle ne cesse d’entendre et de traduire en se demandant lesquelles viennent de Dieu, lesquelles de l’imaginaire. Les voix, les visions sont la preuve incertaine de la présence de l’Autre, Maît17e ou Jardinier. A qui elle se recommande et s’adresse. Et qui répond. Par des signes. Dans un langage obscur. Dans une langue qui n’est pas de ce monde, (( parler sans paroles " ou langue substantielle, dont les mots sont non pas des sons, mais des images, des émotions degrés de jouissance et de souffrance, des intensités, des battements de cœur ...