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lundi 26 août 2019
   
Brèves
Toc Toc Toc 15 version électronique est en ligne...
dimanche 3 février
L’édition électronique de la revue Toc Toc Toc 15 est en ligne, son thème est le rire. Bonne lecture.
Toc Toc Toc 16 est paru
vendredi 25 janvier
Le numero 16 de la revue Toc Toc Toc vient de sortir. Lire la suite.
Toc Toc Toc 15 : Le Rire ... pas si simple ....
lundi 5 novembre
Nous voila en plein dans le numéro 15 de notre revue toc toc toc. Pour le dossier du rire une classifications par ordre chronologique, s’imposé, mais quand nous sommes tombes sur la phrase de NIETZSCHE « citation...je ferait une classif des philosophes par le rire...... Donc avec cette référence en tete nous nous sommes lancés dans le RIRE.Parmi les auteurs qui ont donné mauvaise réputation au rire, et ceux qui sont centré leurs recherche philosophique autour du RIRE... et a partir de là : presque simple, sinon que les penseurs choisit sont parfois en contradiction avec leurs idées déjà très complexes, et chacun voulant être le premier a avoir découvert le contenu du rire, presque tous sous influence des anciens philosophes comme Aristote, doctrines et concepts, se chevauchent, lui-même influencé par Cicéron...il a trois livres : de l’Oratore, de L’ELOQUENCE et la Rhétorique, il existent aussi des citations, des proverbes, des lettres « apocryphes », (Hypocrates à Démocrite selon les uns , des bouts des traités, des pièces de théâtre , Aristophane génial défenseurs de la libre pensée... Un chaos, innombrable dans lequel nous nous sommes débattus, entre Démocrite, philosophe dont le rire était avant l’heure presque thérapeutique, les traités des médecins assez nombreux, Joubert, etc.. Nous qui nous sommes pas ni philosophes, ni des penseurs, et avec pour tout bagage l’enthousiasme et la curiosité, pour le Thème sacré du RIRE, arborant un discours « plus qu’impure », selon Vuarnet.. bref, des « irresponsables » Notre seul secours a été en premier lieu Descartes ,lui scientifique et savant, faisant table rase de tout, analyse, et nous fait sentir et ressentir avec son mécanicisme le sensible dans le rire : l’admiration. Dans « Les passions de l’âme » Hobbes prendra, empreintant aux anciens et a Descartes (qu’il traduira),admiration, haine, mépris, et « gloire soudaine » empreint a Quintilien, se voulant l’unique détenteur de touts les sentiments contenu dans le RIRE, Baudelaire et son RIRE satanique, le critique sévèrement,et soutien que : ses idées sont les idées de Quintilien et de Cicéron. Et puis il y a Bergson les uns aiment les autres le traitent de « barbant méticuleux ». Enfin Rabelais dans son Gargantua...nous fait rire le divin philistin, visionneur,messager pédagogique. Le fil de Nietzsche nous conduit vers les deux versants de cette expression appelé RIRE , les rhétoriques, convaincus de leurs propre sérieux et influencés par Aristote, « le rire est le propre de l’homme », mais quel est le contenu du RIRE, ? jugement sur les faiblesses humaines, mépris, orgueil, vanité ?. Non Il y a d’autres noms qui forcerons et clarifierons le RIRE ...comme plaisir, désir, bonheur...l’autre vie, la vie légère de Spinoza, a Voltaire, Deleuze, Ionesco, Arrabal, Perec, Queneau, etc.
Toc Toc Toc 15 est paru
jeudi 25 octobre
Toc Toc Toc 15 est paru, son thème est le rire. Le sommaire est en ligne.
Toc Toc Toc 15 en cours...
mercredi 10 octobre
Le numéro 15 de la revue Toc Toc Toc va paraitre, son thème Le Rire, un thème difficile mais au combien passionnant. Sortie prévue le 15 Octobre.
TOC TOC TOC numéro 8
Jean Louis Schefer « Chardin »Marguerite Yourcenar « Mishima ou La vision du vide »Claude Pujade-Renaud « Platon était malade »Marie-Claire D’Andreis« Manuela Saenz jusqu’au bout »
samedi 3 octobre 2009
par Administrateur- tiphaine

Jean- Louis Schefer « Chardin »

Je ne sais quel parti absurde a représenté à des esprits à système qu’il fallait expliquer les ombres de Chardin (mais elles sont rares, discrètes, duveteuses ou très courtes) et quelques irrégularités de perspective (le dossier de la chaise de la Dame prenant du thé : il fallait simplement qu’il se présente comme un plan et non comme une diagonale, pour le bénéfice de plaisir de voir les nuages de vapeur sortir du bec de la théière), éclaircir ces innovations ou ces erreurs conformément à une évolution, et son enregistrement boiteux ou malicieux, qui tamise, tempère et modifie qualitativement l’optique du XVIIe siècle (Descartes) par l’ajout d’une espèce de relativité dans laquelle la réfraction remplace la réflexion et les brumes, vapeurs, toute la vie de l’éther animé, le vide de l’air nécessaire aussi bien à l’optique cartésienne qu’à propager les échos des tragédies cornéliennes.

Newton acclimaté par Diderot ? Mais Buffon surtout, dont le merveilleux traité "Sur les couleurs accidentelles", et sur les ombres colorées, moins préoccupé de théorie physique ou d’une traduction mathématique que d’une description fine des données du phénomène, laisse entendre que la théorie n’a pas été faite complètement chez Newton. Poème chez Buffon dans l’observation de la lumière qui accède à sa réalité subjective par l’introduction de ce dernier paramètre : la réalité des perceptions colorées, c’est-à-dire toute l’induction d’une qualité des choses, dépend de la personnalité de l’ œil et, en premier lieu, de sa fatigue possible, de ses habitudes, non des lois physiques ni d’un œil idéal dont le phénomène d’accommodation réintroduirait un calcul justifié chez un sujet lui aussi tout idéal. Les troubles ordinaires de la vue, les méprises d’objet, les confusions d’évaluation de distance supposent l’introduction du temps, non celui de l’accommodation (c’est-à-dire de la géométrie, science des aveugles : « les aveugles ne sont que géomètres »), mais celui d’une mutation du monde au fil des heures et des instants.

L’éther s’est introduit dans le vide tragique d’une dioptrique qui n’était animée que par des déductions de réalité de mannequins ou d’hommes mécaniques. Après Huygens et Newton (après les deux options théoriques d’une propagation ondulatoire ou corpusculaire de la lumière), le texte de Buffon, faible, hésitant, tout ému de la fraîcheur des phénomènes qu’il croit sans statut théorique, ouvre un peu plus (comme Marivaux au théâtre) cette extraordinaire réalité dialoguée du monde dont le XVIIIe siècle dans sa seconde moitié observe ou enregistre et tout d’abord dans de petites choses, sur de petits corps, dans l’air pour la première fois ému de lumières et de mouvements de corpuscules diaphanes, la consistance autrement inimaginable et que la géométrie n’avait jamais permis de mesurer. Diffusion de telles qualités dans l’air ou dans un espace clos dont le XVIIIe siècle, par exception de rhétorique, fait son plus prodigieux poème ; à vrai dire quelque chose même de sa musique déjà déshabituée de constructions géométriques ; tous les commentateurs de tableaux à peu près depuis Diderot reconnaissent cette invention chez Chardin dans une manière : les tons rompus.

Un peu comme Diderot évoque le nouveau peuple de la parole théâtrale apparue chez Marivaux, la lumière de Chardin serait peu à peu « murmurée » mais sûrement posée dès son premier Lièvre pendu en diagonale, pattes écartées, la tête posant sur du vide, le ventre sillonné par un mince cordon rouge (comme s’il portait en sautoir la cravate d’un ordre des lapins morts au champ) et accroché sur un fond barbouillé de la même couleur terre que son pelage. Seule image je crois à ce point cruelle, à part les quelques petits oiseaux morts qui reposent tête renversée et pattes tétanisées dressées en l’air, pesant exactement leur poids de plumes ; petits frères délicats, frêles et qu’un souffle lèverait encore ; deux seules espèces ici couchées dans ces petits vêtements funèbres tissés de poils collés ou de plumes raidies, atterris, me semble-t-il, dans le cas des perdrix, des grives, comme par une chute accidentelle, et comme si le miraculeux chardonneret de Karel Fabritius, tenu à la patte par son fil, était tombé de son perchoir, presque dans la même peinture ; à vrai dire sur le même fond mais simplement assombri et hâtivement manié d’ombre, mêlé d’une suie légère, de la couleur d’un jour essoufflé qui deux, trois fois dans le milieu de ce siècle baisserait les paupières et filtrerait de plus en plus régulièrement la fin du jour, comme s’il jetait un voile ou teignait d’une vapeur d’ombre ces petits morts et dressait sur ces fonds de pierre, parfois maçonnés dans des niches, presque aplatis, ou sur ces fonds de plâtre et de chaux brunis où les ombres ne se dessinent pas, sur lesquels aucun corps ne porte jamais ni le regret de son ombre ni le mirage de sa silhouette, dans ce monde sans miroirs, exactement terne et réussissant des prodiges de vie plate dès qu’un sujet (enfant, jeune femme) s’y introduit ; ces tendres morts portant enfin la légèreté d’un souffle, la douceur d’une pietà et d’une déploration et, je ne sais comment, l’extraordinaire ou toute nouvelle pudeur de choses tenant l’idée de vies brèves en la dernière ténèbres de murs plats sans retour d’angle -par lesquels on n’imagine ni la chambre ni l’office, ni même le jardin au crépuscule, mais justement ce souffle tout juste suspendu, la boule de plumes déjà traversée par de l’air, c’est-à-dire peu à peu l’image d’un inonde non particulièrement modeste ni humble, ni réellement bourgeois, mais enfin la mesure, toute la mesure prise sur ces petits corps, sur ces derniers témoins de la vie même, d’une mutation des lois de l’univers.

Les seules actions de peinture, les seuls mouvements enregistrés sont des événements de lumière, mais des événements nouveaux : non des trajets ni des reflets, une animation de l’espace même (de l’air, écrit Diderot, qui circule miraculeusement autour des objets) par un emploi des déterminants qualitatifs de la lumière : à peu près pulvérulente dans les natures mortes ou saisie par un pouvoir d’aplatissement des reliefs et des figures dans les scènes de genre (dans les « scènes d’enfants »).

Ainsi disparaît la fiction attachée à la réalité du théâtre du siècle précédent, réglant la probabilité des histoires peintes pour spectateurs, si sensible dans la hantise tragique et le vide somptueux dont Philippe de Champagne meublait ou répétait le théâtre. Au fond, l’espèce de cul-de-sac de la vie privée qu’on nomme la douceur et la modestie de Chardin avait montré sur ces murs qui sont la fin du monde, dans l’absence d’écho et l’étouffement progressif des lumières, que c’est peut-être la même lumière du siècle précédent qui reparaît mais de décor devenue acteur, détachée de quelques imaginations de triomphes et de l’artifice des grâces s’ouvrant en faisceaux de rayons tombant des cieux, la même, atterrie enfin, employée dans la ritournelle des jours ; la même lumière mais dont le corps s’est enfin ouvert, dont les grains ont échappé, les particules fini par adhérer aux petites choses (parce que sous elles commence le monde et qu’en elles gît ou vit le principe de la métamorphose) ; la même lumière mais qui se serait, devenue subjective en son âge adulte, fatiguée et coupée de sa première source.

À part les distractions d’enfant rêvant sur les rayons de soleil allumant une danse d’infimes grains ou moucherons, agités comme si la lumière plus que de les révéler les avait éveillés, la seule expérience que nous avons eue d’une espèce de danse et de mystérieux trajets corpusculaires de la lumière est bien le regard interdit (l’espèce de petit frisson et la conscience d’une profanation même de la magie) dont le cinéma a été la première et l’inoubliable expérience : nous voyions les atomes avant de voir les corps projetés sur l’écran.

Mais ces atomes n’étaient pas des choses ni des avant-corps, ne résultaient pas de la décomposition de quelque chose comme une image entière, compacte, de peinture solide : tout juste une poudre féerique qui passait sur nos têtes et à laquelle nous étions autrefois prêts à accorder, à reconnaître par un acte de foi, une vie, un être, c’est-à-dire une réalité momentanée que la recomposition de l’image sur l’écran détruisait à coup sûr. Magie, métaphysique enfantine par laquelle j’échappais à ces histoires filmées dont je ne supportais pas l’infection intime ; tant j’avais de dégoût réel pour les aventures dont les films hachaient violemment des parties, corps, visages, choses et tant je leur préférais la peinture dans laquelle aucun des récents gouffres de l’enfance ne risquait de s’ouvrir par une brusquerie de l’ombre, une rupture de continuité dans un plan, un capricieux grossissement d’objet (jusqu’à ce que j’aie pu me satisfaire de l’image et de la mobilité d’un corps, de quelque nature qu’il fût, où l’idée même du désir a dû mûrir expérimentalement). Unique expérience (encore a-t-il fallu que par une espèce de carambolage temporel elle fût pour moi contemporaine des Chardin que j’aimais aller regarder) : c’est qu’il nous est arrivé de voir, très jeunes, des atomes, dans la décomposition de la lumière, vivre en dehors des corps. Et peu importait que ces sarabandes eussent trahi une suspension de poussière d’appartement, qu’elles aient ensuite vidé toute l’image de sa réalité une fois arrivées sur l’écran de cinéma.

Cette modeste et secrète certitude de métaphysique enfantine ne nous a jamais tout à fait quittés : des corps de lumière, des halos, des reflets portés sur des surfaces mates et sombres, des taches d’objets déteignant sur une nappe ou un plateau de bois ont hanté un des premiers mondes de notre poésie réelle, celui de la rêverie ou de la distraction, c’est-à-dire l’espèce de brouillon de la vie dans les tableaux que peignaient nos yeux, et par toute l’idée d’une réalité dans le plaisir secret d’en connaître cette image-là, à l’époque où tout ce que nous aimions regarder sans l’attendre, désirer sans le toucher, vivait encore musicalement.

Claude Pujade-Renaud : Platon était malade

La surface lisse du papyrus, miroir où ne pas se laisser piéger. Platon la contemple, se détourne. Ses yeux fuient vers la porte ouverte. Une douce journée d’hiver. Non, il ne permettra pas à la lumière extérieure de le happer. Il saisit le calame et sur le point de métamorphoser la parole en écriture, hésite : dans ce dialogue, qui la prendra en premier, la parole ? Eh bien, puisqu’il lui faut un personnage capable d’allier érotique et politique, n’est-il pas tout trouvé celui-là ? A peine vingt ans, rayonnant d’un éclat solaire, brûlé d’ambition, bientôt consumé par Eros. Très vite, il s’enflamme pour un vilain bonhomme dans les quarante ans et, à travers lui, pour cet art qui sagesse et savoir réunit.

Le plus vieux invite le jeune à se connaître et par où commencer si ce n’est par la connaissance de son ignorance et de sa fragilité ? Il résiste, le beau garçon dont le regard oscille de la bravade à la tendresse, il ne prise guère que des bornes lui soient assignées. Voyez comme il renâcle et se rebiffe avec grâce, l’éphèbe aux allures de cheval impatient ! Pourtant il va céder, venir peu à peu sur la main. Personne, n’est-ce pas, n’apprécie qu’on lui mette le nez dans cette méconnaissance de soi qui permet de survivre au jour le jour. Ce bonhomme attirant repous¬sant userait-il d’un charme magique, joint à la rigueur du raisonnement ? Ou’ cette rigueur serait-elle charme en soi ? Car il réussit, l’affreux bonhomme, il réussit à ferrer cette proie de choix ! Ferrée, fixée à cet homme mûr qui lui ôte une à une, d’un geste gentiment ironique, les peaux successives de ses illusions.

Tout en rédigeant et pointant le manque chez l’autre - l’aimable glorieux tellement comblé de biens et de dons -, Platon pressent qu’il traque du même mouvement les failles et les incertitudes de la quête proposée par le plus âgé : cette recherche qui devrait permettre - d’ici combien d’années ? - d’éclairer et gouverner la cité. Enfin il les tient, ses deux protagonistes ! Restent à déterminer le lieu et l’époque. Il n’en¬visage pas de les évoquer avec précision mais il lui importe de les avoir présents à l’esprit, en sourdine. Sur une lointaine toile de fond, il veut pouvoir imaginer à sa guise cette scène première. La scène de la rencontre amoureuse et de l’initiation philosophique, entrelacées.......) . Après avoir pris une douche, il se hâte de rentrer chez Euclide. Il vient de le comprendre_ la démarche est très exactement inverse de celle qu’il envisageait juste avant de se diriger vers le gymnase : à présent, il s’agit de résorber les élans et pulsions du corps dans les rythmes de l’écriture.

Le papyrus s’est à demi enroulé. Platon l’aplatit, l’examine. Et l’évidence surgit : il lui faut inaugurer ce dialogue par une déclaration d’amour. D’entrée, abrupte. A la fois souriante et violente, selon la manière de Socrate. Depuis tant d’années je t’aime et je te talonne en silence, je t’observe moi qui fus le premier de tes pourchasseurs. Fidèle et muet, je ne me suis pas détaché de toi, à l’instar de tant d’autres que tu as lassés ou écrasés de ta supériorité. Et je flaire en toi, couvant sous le sentiment de ta valeur, une sourde insatisfaction. Encore éclatante ta beauté, bientôt imperceptiblement altérée ? Je ne cesserai pas pour autant de t’aimer. Elle s’est métamorphosée en écran, cette beauté, et si tu y consens je t’aiderai à te délivrer de ce masque.

Cela, sans doute, le jouvenceau n’est pas encore à même de l’entendre. La parole cependant inscrit son empreinte, fore et chemine en dedans. Platon s’interrompt. Étonné, presque, par ce qu’il vient de rédiger. Au moins, se dit-il, il est tranquille : ni Antisthène, ni Phédon ou Eschine de Sphettos ne traiteront de la sorte l’entrevue du sage et de l’ambitieux ! Quand même, ne serait-il pas trop audacieux, ou ridicule, de débuter par un aveu amoureux ? Mais si l’on veut que naissent le soin et le souci de soi, l’appétit de se connaître, il est nécessaire de passer par l’autre, par l’ébranlement érotique, puis de poursuivre - vers quoi, il l’ignore encore....) Les mots accompliront-ils ce qu’il énonce ? S’ils ne parviennent pas à susciter une passion allègre envers la philosophie, à quoi bon ! Les mots en émeute. Leur incandescence, cendres sous peu ? Continuer surtout, ne pas faiblir.

Il reprend, se récite à mi-voix la déclaration initiale, écoutant les sonorités, soupesant la scansion. Lira-t-il ces premières lignes à Euclide, ce soir à la fin du souper, s’aidant au besoin d’une coupe de vin ? Non, ce serait prématuré... A nouveau un tour dans la cour, un regard furtif vers un ciel tendrement roussi, et Platon s’installe derechef à sa table. Il déroule un deuxième papyrus, vierge, et s’apprête à recopier en affinant, phrase après phrase. Cette fois, en gros caractères, il mentionne le titre, ce nom adoré abhorré qui hante la mémoire d’Athènes :Alcibiade Socrate a levé son gibier. Platon également.

Marguerite Yourcenar : Mishima ou la vision du vide

Ce qui nous importe, c’est de voir par quels cheminements le Mishima brillant, adulé, ou, ce qui revient au même, détesté pour ses provocations et ses succès, est devenu peu à peu l’homme déterminé à mourir. De fait, cette recherche est en partie vaine : le goût de la mort est fréquent chez les êtres doués d’avidité pour la vie ; on en trouve trace chez lui dès ses premiers ouvrages. L’important est surtout de cerner le moment où il a envisagé certain genre de mort, et en a fait, à peu de chose près, comme nous le disions au début de cet essai, son chef-d’œuvre. (...) Mon esprit avait connu la panique et l’appréhension. Mais il n’avait jamais connu le manque d’un élément essentiel que son corps lui suppléait normalement sans qu’il ait à le demander... [À une hauteur simulée de] quarante et un mille pieds, quarante-deux mille pieds, quarante-trois mille pieds, je sentais la mort collée à mes lèvres. Une mort molle, tiède, pareille à une pieuvre... Mon esprit n’avait pas oublié que cette expérimentation ne me tuerait pas, mais ce sport inorganique me donnait une idée du genre de mort qui de toutes parts entoure la terre. » Soleil et Acier s’achève, toutes contradictions résolues, par l’image peut-être la plus antique du monde, celle d’un reptile lové autour de la planète, qui est à la fois, dirait-on, le dragon-nuage de la peinture chinoise et le serpent se mordant la queue des anciens traités occultistes.

Dans Chevaux échappés, Isao se réclame au cours de son procès du philosophe Wang Yang-ming, dont Mishima avait sur ce point fait sienne la doctrine : « Toute pensée n’est valable que si elle passe aux actes. » Et, en effet, cette quête presque tantrique cachée derrière les clichés alarmants ou gênants sur lesquels Mishima, le torse nu, la tête ceinte du bandeau traditionnel, brandit une latte de kendo ou pointe vers son ventre la dague qui l’éviscérera un jour, aboutit inévitablement et irrévocablement aux actes, ce qui est à la fois sa preuve d’efficacité et son danger. Mais à quel acte ? Le plus pur, celui du sage adonné à la contemplation du Vide, ce vide qui est aussi le Plein non manifesté, perçu par Honda comme un ciel violemment bleu, demande peut-être un patient entraînement qui dure des siècles. À son défaut, reste le dévouement désintéressé à une cause, à supposer qu’on puisse croire en une cause, ou faire comme si on y croyait. Nous aurons l’occasion d’examiner de près ce point. Quant aux formes plus banales en quoi peut se dégrader l’énergie pure, Mishima en avait connu, et, qui plus est, décrit la plupart.

L’argent et l’apparente respectabilité n’avaient fait de Honda qu’un « misérable foin » entre les dents des dieux destructeurs. Le succès pourrit comme l’Ange. La débauche, si l’on admet que cet homme contrôlé s’y soit jamais complètement livré, était un stade dépassé. La quête de l’amour frôle celle de l’absolu : l’héroïne de La Soif d’aimer tue et Kiyoaki meurt, mais il semble, pour autant qu’on ose juger de ces choses-là, que l’amour a rarement joué pour Mishima un rôle essentiel. L’art, dans ce cas l’art d’écrire, semble devoir dériver à son profit cette énergie inconditionnée, mais les « mots » ont perdu leur saveur, et il sait sans doute que celui qui se consacre tout entier à écrire des livres n’écrit pas de beaux livres.

La politique, avec ses ambitions, ses compromis, ses mensonges, ses bassesses ou ses forfaits plus ou moins camouflés en raison d’État, semble assurément la plus décevante de ces activités possibles ; néanmoins, les derniers actes et la mort de Mishima seront « politisés ». Et maintenant, gardée en réserve pour la fin, la dernière image et la plus traumatisante ; si bouleversante qu’elle a rarement été reproduite. Deux têtes sur le tapis sans doute acrylique du bureau du général, placées l’une à côté de l’autre comme des quilles, se touchant presque. Deux têtes, boules inertes, deux cerveaux que n’irrigue plus le sang, deux ordinateurs arrêtés dans leur tâche, qui ne trient plus et ne décodent plus le perpétuel flux d’images, d’impressions, d’incitations et de réponses qui par millions passent chaque jour à travers un être, formant toutes ensemble ce qu’on appelle la vie de l’esprit, et même celle des sens, et motivant et dirigeant les mouvements du reste du corps. Deux têtes coupées, « allées en d’autres mondes où règne une autre loi », qui produisent quand on les contemple plus de stupeur que d’horreur. Les jugements de valeur, qu’ils soient moraux, politiques, ou esthétiques, sont en leur présence, momentanément du moins, réduits au silence. La notion qui s’impose est plus déroutante et plus simple : parmi les myriades de choses qui sont, et qui ont été, ces deux têtes’ ont été ; elles sont. Ce qui remplit ces yeux sans regard n’est plus la bannière déroulée des protestations politiques, ni aucune autre image intellectuelle ou charnelle, ni même le Vide qu’avait contemplé Honda, et qui semble tout à coup rien qu’un concept ou qu’un symbole resté somme toute trop humain.

Deux objets, débris déjà quasi inorganiques de structures détruites, et qui, eux aussi, ne seront plus, une fois passés par le feu, que résidus minéraux et cendres ; pas même sujets de méditation, parce que les données nous manquent pour méditer sur eux. Deux épaves, roulées par la Rivière de l’Action, que l’immense vague a laissées pour un moment à sec sur le sable, puis qu’elle remporte.

Marie Claire d’Andréis : Manuela Saenz jusqu’au bout

Le sentier escarpé grimpait en serpentant le long de la paroi rocheuse dont la monotonie n’était rompue, de temps ,à autre, que par la saillie d’une maigre broussaille. Le genou de Manuela touchait presque cette abrupte muraille de pierre, tandis que de l’autre côté dévalait un abîme vertigineux au fond duquel se dessinaient les lacets d’un étroit cours d’eau, vers lequel elle s’efforçait de ne pas détourner son regard. De même que l’ensemble de la troupe, Manuela chevauchait une mule : il fallait ménager les chevaux afin qu’ils arrivent à la bataille dans la meilleure forme possible, et d’autre part, les mulets habitués à la cordillère, rendaient le voyage moins périlleux ; ils savaient en effet croiser les pattes dans les descentes trop raides et leurs sabots experts évitaient de déraper sur les pierres du chemin ou de s’embourber dans les flaques boueuses. Depuis le matin, le crachin n’avait cessé et en dépit des trois épaisseurs de vêtements, la chemise de coton, la tunique de drap militaire et l’épais poncho de laine, Manuela était transie

Malgré la bruine, la visibilité était acceptable et Manuela voyait onduler devant elle l’interminable file montante des soldats. Ils se suivaient à perte de vue jusqu’au sommet du massif en haut duquel les premiers devaient déjà avoir atteint la redoutable "puna". Manuela, dans une précédente étape, avait découvert ces grands espaces désertiques, hauts plateaux balayés par le vent et sur lesquels planaient les majestueux condors guettant leur proie. La peur de l’abîme disparaissait, certes, mais elle faisait place à une angoisse non moins pénible à supporter, celle de l’immensité désolée, peuplée des ,hululements du vent cinglant et glacé, et où se déchaînaient périodiquement de terribles orages de grêle. Manuela estima : - Dans deux heures, à peu près, nous atteindrons le sommet. Simon doit déjà traverser la puna. Le Libertador, en effet, allait dans le peloton de tête, alors que Manuela, Jonatas et Natan venaient avec l ’arrière garde de la colonne, qui était composée des bagages, du matériel militaire et du ravitaillement. Manuela restait près de ses coffres, chargés à dos de mulets et conduits par des indiens. Mais c’était surtout pour ne pas se séparer des précieuses archives du Libertador qu’elle avait choisi de faire partie de la fin du convoi.

Loin derrière venait enfin le bétail, six mille têtes en tout, deux mille pour chacune des trois colonnes. Presque une bête par homme ! Au loin résonna le son d’un clairon. C’était l’ingénieux dispositif mis en place par Sucre pour guider le gros des troupes. En effet, lors de ses repérages il avait localisé les carrefours incertains et c’est à l’oreille que les détachements successifs devaient reconnaître la bonne direction. Manuela fixait la croupe de la mule de Jonatas qui la précédait et dont les oscillations lui indiquaient plus ou moins les accidents du terrain. Elles ne parlaient presque pas entre elles, concentrées sur les dangers incessants du parcours, et gagnées par le silence solennel de la cordillère. Le murmure lointain du cours d’eau dans la profondeur de la crevasse, loin de rompre ce silence, le rendait plus pesant par sa persistante monotonie. Le ciel était gris, plombé. Manuela se protégeait du froid par un bonnet d’ocelot qui mettait en même-temps ses cheveux à l’abri des intempéries. Lorsqu’en de rares moments, à cette époque de l’année, le soleil faisait une brève apparition, on le saluait d’abord avec joie car il dissipait par magie la pénétrante tristesse du paysage, mais bien vite, à près de quatre mille mètres d’altitude, sa brûlure devenait insupportable. Mais, ce jour là, cet inconvénient ne se présenterait certainement pas

La colonne, un moment figée dans l’horreur, repartait. Les hommes, à pied les uns, à dos de mulets les autres, tous) transis, tous meurtris reprenaient courageusement la marche. Comment n’auraient-ils pas suivi celui qui savait si bien leur donner l’exemple, qui le premier payait de sa personne au combat aussi bien que dans la difficulté. Certains l’accompagnaient depuis plus de dix ans, et ceux qui avaient franchi avec lui le pàramo de pisba commentaient avec condescendance à leurs camarades que le passage de la cordillère péruvienne était un jeu d’enfant en comparaison : ils avaient au moins un uniforme et des bottes aujourd’hui, alors que c’est en haillons et souvent pieds nus qu’ils avaient libéré la Nouvelle-Grenade.